Volia est un mot Ukrainien que l'on peut traduire par "volonté" et "liberté". Ce livre est donc un cri clamant le droit d'être libre des Ukrainiens et leur détermination sans faille pour y parvenir. On le verra plus tard, c'est aussi un avertissement lancé aux Européens qui n'auraient pas encore compris la menace que la Russie représente pour nous tous.
Un petit mot pour le fait que le livre a été écrit en français, même si ce n'est pas la langue natale de l'auteure. On le sent un peu lors de la lecture de part la simplicité du vocabulaire et la syntaxe, mais elle montre tout de même une remarquable maîtrise de la langue française. Je trouve cela impressionnant, car m'étant un peu intéressé à l'apprentissage de langues utilisant l'alphabet cyrilliques comme l'Ukrainien et le Russe, je sais que c'est un apprentissage particulièrement difficile en raison des différences assez importantes de ces langues avec le français.
Anastasia Fomitchova faisait un doctorat de sciences politiques à la Sorbonne lorsque l'invasion russe sur le territoire ukrainien a commencé, le 24 février 2022. Aussitôt la nouvelle apprise, elle a abandonné ses études parisiennes et a pris la direction de l'Ukraine, son pays natale, pour défendre sa patrie et mettre sa famille à l'abri. Elle s'engage dans un bataillon médical de l'armée ukrainienne, où plutôt s'y réengage, car elle y avait déjà servi quelques années plus tôt. C'était dans le Donbass, où une guerre larvée contre des séparatistes soutenus par la Russie avait déjà commencé depuis 2014. Pour les Ukrainiens, c'est bien à ce moment-là, en 2014, que la Russie a déclaré la guerre à l'Ukraine, pas en 2022.
L'autrice raconte dans ce récit-témoignage l'horreur de la guerre, la cruauté des russes, mais aussi et le courage et la solidarité des Ukrainiens (et parfois aussi celle de certains russes n'ayant pas perdu toute leur humanité). "Des gens commencent à sortir de la cave d'un immeuble. Ils sont chancelants, désorientés, ils n'arrivent pas à réaliser qui nous sommes, quel jours nous sommes, certains ont même un mouvement de recul en voyant nos uniformes. Nous commençons à leur distribuer de l'eau, des provisions, ils se cachent les yeux, le soleil leur brûle la rétine. [...] Une dame âgée tient par la main une fillette qui n'a pas l'air d'avoir plus de 7 ou 8 ans : "ils ont voulu l'emmener pour la violer. Mais un soldat russe s'est interposé, et nous a même apporté de l'eau et de la nourriture de temps en temps. C'est comme ça qu'on a survécu.""
Elle raconte les véhicules civils mitraillés par les russes pendants les premiers jours de l'invasion alors qu'ils fuyaient le pays. Les innocents violés et assassinés par des soldats russes quel que soit leur âge. Les corps mutilés, profanés, puis jetés dans des fosses communes ou alors piégés à l'explosif par les russes après leur départ, tout comme les portes des maisons et des voitures. Les victimes des attaques à l'arme chimique et des éclats d'obus. "D'autres nous expliquent que les russes leur laissaient une heure pour choisir celui qui allait être exécuté. Que s'ils ne choisissaient pas, ils seraient tous tués. Ils revenaient toutes les heures, parfois ils emmenaient une personne avec eux, à d'autres moments ils exécutaient quelqu'un sur place. Ils tiraient de manière aléatoire sur ceux qui sortaient dans la rue. [...] Ils assassinaient sans raison, pour s'amuser. Ils nous expliquent les divertissement mortels auxquels se livraient les russes, jouant à la roulette [russe] avec leurs pistolets sur les habitants. Faisant des paris. Tu vis, tu meurs. Certains habitants de l'immeuble étaient partis avec les bus qu'ils avaient mis en place les premiers jours pour déporter les habitants vers la Russie. Ils ont été mitraillés. [...] Le corps a été profané, son torse est entaillé d'une croix gammée."
Elle raconte les expéditions en zone hostile avec des moyens si rudimentaires que n’importe quelle mission devenait une mission suicide. Elle raconte comment la guerre lui a volé son innocence de jeune femme au sortir de l’adolescence, mais pas encore tout à fait adulte non plus. "En nous regardant, avec nos deux fusils pour cinq, nos sacs à dos, nos casques trop grands, je pense aux colonies de vacances des étés de mon enfance, aux jeux dans la forêt, quand nous étions divisés en deux équipes pour trouver et éliminer nos adversaires." Elle raconte la survie dans les tranchées sous le feu des avions russes et face à leurs chars, dans un froid glacial. Le "carrousel de l'horreur" dans des hôpitaux complètement débordés et ciblés par les bombardements russes.
Dans cette guerre, personne n'est épargné et même le rôle d'infirmière d'Anastasia Fomitchova est dangereux et traumatisant. Dès les premières semaines de l'invasion, elle apprend que son bataillon est sur la liste noire des russes, qu'elle fait partie des cibles privilégiées. "Je remarque qu'il a formé une croix, certainement pour indiquer son rôle médical, avec du scotch phosphorescent sur son casque. Je lui fais remarquer, avec plus d'ironie dans la voix que je ne le souhaiterais, que le scotch reflète le soleil, qu'il est devenu une cible pour les Russes." Ce ne sont pourtant que des soignants, mais les russes ont apparemment décidé d'être sans pitié à l'instant où ils se sont rendu compte que les Ukrainiens n'ont pas l'intention de se laisser faire face à ceux qui n'ont aucune considération pour la vie humaine. À l'hôpital, le défilé incessant des blessés qu'elle doit trier selon leur niveau de gravité va finir par la rendre étrangère à elle-même, dans ce qu'elle décrit comme une apathie dans laquelle plus rien ne la fait réagir, pas même les corps démembrés ni le bruit assourdissant des bombardements. Jusqu'à perdre partiellement sa capacité de parler et à ne plus se reconnaître dans le reflet d'un miroir. Mais elle veut y retourner, quoi qu'il arrive, pour soutenir ses camarades sur le front et faire quelque chose pour la liberté de son pays. Ni ses blessures, ni les atrocités commises sur la population ne la font reculer. Car elle est animée par cette volia et se sent responsable pour son pays, pour sa famille, pour ses amis, pour ses camarades du front. Elle ne peut pas faire autrement, aucune autre alternative n’existe à ce moment-là dans son esprit. "Dans le regard de mes compagnons d'armes, je vois la rage. Moi-même je la sens s'emparer de mon corps, et c'est comme si une pierre tombait au fond de mon estomac quand mon regard s'accroche à une pantoufle, encore au pied du cadavre d'une grand-mère gisant dans son jardin." ; "L'annonce de notre retour prochain dans l'univers de la civilisation semble réconforter les membres de mon équipe, mais je ne vois pas comment il est possible de retourner à la vie après ça. Tout, dans mon esprit, s'est fondu dans le chaos ambiant. Cet hôpital est devenu ma seule réalité palpable."
Il m'est bien difficile d'écrire un résumé ou une critique de ce livre, tant ce qu'on y lit est terriblement cru(el). Une dure réalité que l'on peine à se représenter en tant que français à la vie bien tranquille. Et pourtant, c'est ce qui se déroule sur notre continent, en ce moment même, depuis trois ans. Que serait-il arrivé si les Ukrainiens n'avaient pas eu ce courage de résister pour leur liberté, cette volia ? Où en serait l'état actuel de l'Europe ? Serions-nous déjà en guerre contre la Russie suite à l'invasion de pays membre de l'Union Européenne et de l'OTAN tels que la Finlande, la Pologne, les trois États Baltes, ou bien encore la Roumanie ? Et surtout, est-ce l'avenir qui nous attend ? Alors que l'on entend de plus en plus souvent parler de cette menace planant sur l'Europe, ce livre est là pour nous montrer la nature du danger qui guette. Le récit d'Anastasia Fomitchova ébranle nos certitudes de paix. Elle nous rappelle que ce paix que nous connaissons depuis 80 ans est une exception sans précédent dans l’histoire de l’Europe et que les possibilités pour que cela dure éternellement deviennent de plus en plus minces. Ce livre nous bouscule pour nous avertir et nous confronter à ces questions auxquelles nous sommes maintenant obligés de faire face, pour agir avant qu'il ne soit trop tard.
Il est vrai que nous ne sommes pas autant concernés que les pays d'Europe de l'Est par ce qui se passe enen ce moment et Anastasia Fomitchova en a conscience, elle le dit. Mais cela nous regarde quand même un peu en tant que pays fondateur de l'Union Européenne et faisant partie de ceux au sein de l'Union qui ont le plus de poids dans les relations internationales. Plus encore, nous sommes depuis le brexit le seul pays de l’UE disposant de la force de la dissuasion nucléaire et la France dispose d’une indépendance militaire exceptionnelle comparés à beaucoup d’autres pays européens trop dépendant des USA qui se montrent de plus en plus proches avec la Russie. "Contrairement aux pays d'Europe de l'Ouest, qui ont déjà vécu leurs guerres et leurs révolutions, se sont déjà reconstruits sur des récits nationaux, nous sommes encore en train de vivre le nôtre. Un jour, peut-être, nous parviendrons à cicatriser et à nous reconstruire." Il y a 80 ans, c'était nous qui avions besoin d'aide, et nos arrières-grands-parents, qui subissaient l'oppression des nazis occupants la France, étaient bien heureux de voir arriver les Alliés pour les aider. Aujourd'hui, les Alliés c'est nous. Il est dans notre devoir de faire honneur à ceux qui se sont battus pour notre liberté au péril de leur vie il y a 80 ans. Le devoir de mémoire c'est bien, mais ce n'est que la partie facile.
"Les temps où la paix semblait être une certitude sont révolus. Si l'on refuse d'ouvrir les yeux, de faire face à la menace grandissante de l'autocratie, du totalitarisme, dont l'ombre plane aujourd'hui sur les démocraties occidentales, les ténèbres continueront de gagner du terrain. Et les menaces s'étendront progressivement, jusqu'à devenir impossibles à ignorer. Et alors, un jour viendra où chaque nation, chaque individu devra choisir à son tour : plier et céder ou lutter pour ses droits et la liberté."