(Lu entre le 10/03/26 et le 28/03/26)

J'ai mis du temps à lire Les Voyages de Gulliver qui n'est pourtant pas un livre très épais. Par manque de temps certes, mais aussi parce que le livre n'arrivait pas assez à attirer mon attention. Je vois bien que c'est un grand livre, par son mélange des genres avant-gardistes et dans sa manière satirique et surtout incisive (voire pamphlétaire) de critiquer les maux et les vices de l'Angleterre dans une période où les Lumières n'étaient pas la norme. Je dirais à la fin ce qui m'a déplu, mais avant, je me dois d'analyser un ouvrage qui en vaut la peine. À travers ses différents voyages, Gulliver, chirurgien de marine, va se trouver à plusieurs reprises dans des mondes, des communautés et des civilisations à la fois insolites et fantastiques qui sont porteurs de parallèles et de comparaisons avec la réalité de son époque ou alors une antithèse à son propre royaume et sur lequel devrait se baser son pays pour être plus vertueux. Sans avoir lu L'Utopie de Thomas More, on comprend par les diverses notes de l'édition qu'il fut important pour Jonathan Swift. Essai philosophique sur une société imaginaire qui aurait évité toutes les problématiques décadentes des sociétés réelles, L'Utopie décrit un monde où l'homme est régi par la raison et la vertu. Ainsi, Les Voyages de Gulliver s'inscrit dans ce type d'ouvrage duquel on retrouve également dès l'Antiquité, les Histoires vraies de Lucien de Samosate, voyage imaginaire satirique et parodique ou encore pendant le Grand Siècle, les Histoires comiques des États et Empires de la Lune de Cyrano de Bergerac.

Une autre inspiration évidente, c'est celle du livre d'aventures, particulièrement de Robinson Crusoé et de la littérature de voyage en général. Jonathan Swift s'inscrit totalement dans le style informatif, concis et allant à l'essentiel de ce type de littérature où le narrateur relate les faits, analyse anthropologiquement ce qu'il voit, tente de chercher la vérité, etc. Sur ce point, c'est très réussi car l'auteur apporte une profonde crédibilité. Il donne un cachet hautement sérieux et on ressent la démarche du point de vue subjectif propre à Daniel Defoe dans Robinson Crusoé. Gulliver déroule méthodiquement ses aventures, sans jamais en rajouter. À plusieurs reprises, le narrateur n'a de cesse de rappeler son projet et qu'il veut à tout prix s'éloigner des mensonges omis par certains auteurs de la littérature de voyage pour être mieux lu. Évidemment, c'est un trait d'ironie de la part de Swift puisque ses propres descriptions sont de l'ordre de l'irréel et du conte. Ainsi, on rigole du sérieux de la description minutieuse de Gulliver et du contraste absurde de ce qu'il décrit.

Cela dès le premier voyage chez les Lilliputiens. Nous avons tous cette image iconique d'un Gulliver géant attaché par les quatre membres et scruté par des êtres minuscules. Dès lors, on perçoit le jeu de perspective cher au roman où la petite taille des Lilliputiens sert à ridiculiser la grandeur monarchique dont Swift en fait un portrait mordant. Par leur entremise, il tend un miroir au royaume de George Ier, roi whig (monarchie parlementaire) qui s'opposait aux tories (monarchie plus conservatrice). Les divertissements deviennent des métaphores absurdes de la politique. Les guerres d'époque (la guerre de la ligue d'Augsbourg ou la guerre de la succession d'Espagne) sont caricaturées par l'opposition entre les Lilliputiens et les Blefuscu, à cause d'une histoire d'œuf et d'un édit forçant la population à couper l'œuf par le petit bout alors qu'originellement on le fait par le gros. Une façon bien drôle de dire que les raisons pour faire la guerre sont souvent vaines. La monarchie lilliputienne n'a rien à envier aux Anglais puisqu'ils sont tout autant calculateurs, manipulateurs et jaloux. En effet, Gulliver, après avoir été accepté et être devenu un proche du roi, devient le jouet des intrigues et des complots de ministres qui jalousent sa position privilégiée. On y perçoit également tout l'humour scabreux et l'héritage rabelaisien auquel se réfère constamment l'écrivain dans le roman. Par exemple, Gulliver, pour sauver le roi et la reine d'un château en flammes, urine sur celui-ci afin d'éteindre l'incendie, car il n'avait aucun autre moyen pour le faire. Il pisse littéralement sur le roi et la reine pour les sauver. On imagine bien qu'une scène pareille put être choquante et surtout provocatrice pour l'époque.

Le deuxième voyage dans le royaume de Brobdingnag est un renversement total d'échelle puisque cette fois, Gulliver fait face à un monde géant et devient à son tour minuscule. Alors qu'il voyait les hommes de très loin chez les Lilliputiens, il voit le monde de beaucoup trop près. Tout est dans un détail tel qu'il en devient écœurant d'observer les choses dans ses infimes particules. Il devient lui-même un objet de curiosité, classé arbitrairement comme tel et la propriété royale de cette société. Le roi de ce monde géant est pourtant un utopiste qui ignore ce qu'est la complexité de la politique anglaise dont il capte toute l'irrationalité même lorsque Gulliver tente d'enjoliver son pays. Par sa petite taille, Gulliver voit bien « qu'il est bien vain de chercher à se glorifier quand on se trouve parmi des êtres incomparablement supérieurs. » Son orgueil en prend un coup car « sans doute les philosophes ont-ils raison de nous dire que rien n'est grand ou petit que par comparaison ? ». Alors qu'il était un être supérieur chez les Lilliputiens, une sorte de Goliath ou de Godzilla avant l'heure, il n'est qu'un risible insecte chez les Brobdingnagiens. Swift s'amuse à faire une épopée détournée puisqu'il se bat avec des guêpes et des mouches, et se fait même kidnapper par un singe, un écho à King Kong avant l'heure.

Le troisième voyage se déroule sur l'île volante de Laputa où Gulliver se confronte à des savants excentriques enchaînant les expériences. Ce sont des êtres obsédés par la fin du monde et ils n'ont de cesse de faire des calculs mathématiques, géométriques, musicaux ou astrologiques. Ils sont tellement captivés par leurs distractions qu'une espèce de valet est obligée de sonner une cloche pour les réveiller de leurs pensées. Il est clair qu'à travers eux Swift parodie les sciences spéculatives et les scientifiques s'inondant de théories abstraites. La science chez l'auteur devient également un outil dangereux puisque l'île volante sert à cacher le soleil de la population vivant sur la terre ferme pour récolter leurs impôts. Le personnage s'y rend d'ailleurs, et on y voit que la science appauvrit le peuple car les scientifiques font des expériences sans queue ni tête et totalement farfelues. Bien sûr, Swift fait écho à son Irlande natale, soumise à l'ombre imposante de l'Angleterre. Le voyage continue à Luggnagg où ses habitants sont des êtres immortels. D'abord enjoué par cette perspective, il voit qu'ils ne peuvent pas mourir certes, mais qu'ils vieillissent tout de même. Ils deviennent faibles, amnésiques et dépressifs. L'immortalité n'est donc pas quelque chose de raisonnable et censé. Par la suite, Gulliver fait escale à Glubbdubdrib où il rencontre un nécromancien pouvant le faire échanger avec de grandes personnalités du passé. De ce fait, Gulliver pose d'innombrables questions à Alexandre, Hannibal, Jules César, Pompée, Brutus, etc. Il voit à travers leurs paroles que l'histoire colportée par les « historiens prostitués » n'est que mensonge et faits erronés. Chacun dit ce qui l'arrange pour donner une certaine image à la postérité.

Enfin le dernier voyage, chez les Houyhnhnms, met en œuvre le sujet principal de l'auteur, celui de la question de la nature humaine et de l'homme comme animal rationnel. Sur cette île se trouvent les Yahoos, des hommes et des femmes régressifs, stupides et violents. Ils sont détestés par les Houyhnhnms, des chevaux bien plus rationnels et intelligents auxquels Gulliver va grandement s'attacher. Ils sont la perfection de la nature, ils ignorent tous les vices de l'humain tels que le mensonge, la lâcheté, le désir de pouvoir, la cupidité, etc. Ils incarnent l'idée même du bon stoïcien qui se satisfait seulement de ce dont il a besoin et par conséquent de la nature se suffisant à elle-même. Swift en profite pour critiquer les lois anglaises où les avocats défendent une cause en fonction du profit et non de la vérité, dénoncer le commerce colonial, les inégalités de richesse, la médecine trop sûre d'elle, la débauche des élites, etc. Le regard porté sur les Yahoos qui était avant tout une caricature devient presque une réelle comparaison avec l'homme lui-même tellement il en devient si peu différent dans ses comportements. C'est aussi dans cette partie que l'on constate l'importance du langage dans le roman et qu'il est le vecteur des différences entre les humains. Nous pensons être supérieurs par notre langage, mais il suffit de se trouver face à un autre être dont le langage est radicalement différent, nous ne valons plus grand-chose. Le lecteur se trouve lui-même dans cette perspective face aux noms imprononçables des différentes sociétés que rencontre Gulliver. C'est pour cela que le langage est autant important et qu'il fait de nous des êtres civilisés et de raison.

De ce fait, l'ironie est constante dans le livre et je dois l'avouer, c'est ce qui m'a parfois sorti de l'ouvrage, étant donné que je ne savais plus où se logeait l'ironie ou la sincérité, si l'auteur était constamment à charge ou parfois plus empathique, si la morale était toujours franche ou ambiguë. C'est en même temps ce qui le rend complexe et très vaste puisque le livre va jusqu'à devenir une sorte d'essai politique, surtout dans sa dernière partie. Je n'ai pas l'impression que l'auteur cherche à ce que l'on se sente en identification avec Gulliver que l'on peut trouver sympathique, mais il devient vaniteux et franchement pessimiste. Sa façon de revenir de ses voyages puis de repartir directement en abandonnant sa famille lui donne un attrait peu attachant. Cela est probablement voulu par Swift, car à force de critiquer les défauts de sa patrie qu'il aime pourtant, le lecteur voit bien que le protagoniste est loin d'être parfait. Finalement, c'est un livre sur la mise en perspective de notre regard sur la société. Par le fait d'être le plus grand puis le plus petit, de voir les choses de loin puis de très près, d'être très haut dans le ciel puis en bas, d'être considéré comme un animal dans un pays où ses dirigeants sont des animaux chez lui, Les Voyages de Gulliver ne cherche pas forcément à trancher, mais à ce que l'on se questionne sur nous-mêmes et à remettre en perspective des choses trop acquises. Il faut donc savoir mettre de la distance dans un monde irrationnel tel que le furent et le sont encore par moments nos civilisations et nos sociétés.

Ed. Flammarion, 2024

Traduction de Guillaume Villeneuve

SimBoth
7
Écrit par

Cet utilisateur l'a également ajouté à sa liste SWIFT Jonathan - Critiques & Annotations

Créée

le 12 avr. 2026

Critique lue 9 fois

SimBoth

Écrit par

Critique lue 9 fois

1
1

D'autres avis sur Voyages de Gulliver

Voyages de Gulliver

Voyages de Gulliver

10

DelphG

523 critiques

Ce n'est pas un conte pour enfants, c'est une satire féroce !

J'adore, tout, dans ce livre : une merveille. - ma première vraie découverte littéraire, à 10 ans : je ne comprenais pas tout mais c'était rigolo (et il y avait des chevaux magnifiques mais pas...

le 20 nov. 2012

Voyages de Gulliver

Voyages de Gulliver

8

ngc111

846 critiques

Critique de Voyages de Gulliver par ngc111

Souvent réduits à un voyage chez les Lilliputiens et à des aventures enfantines aux allures de contes, Les Voyages de Gulliver est un récit de voyage sur la forme qui révèle une satire parfois féroce...

le 24 janv. 2016

Voyages de Gulliver

Voyages de Gulliver

7

Vernon79

299 critiques

Les gros sabots du saboteur

La lecture du voyage utopique donne cette sensation à la fois d'idéal et de mouvement, et porte en cela une valeur ironique. Car nous parlons de voyage, nous quittons en principe les sphères du...

le 24 avr. 2019

Du même critique

Les Muppets : Ça c'est du cinéma !

Les Muppets : Ça c'est du cinéma !

8

SimBoth

177 critiques

Critique de Les Muppets : Ça c'est du cinéma ! par SimBoth

Les Muppets : Ça c'est du cinéma est le premier long-métrage consacré aux drôles de marionnettes inventées par Jim Henson. Phénomène de télévision, le passage au cinéma se fait d'une façon encore...

le 28 juil. 2025

Les Aventures du dernier Abencerage

Les Aventures du dernier Abencerage

9

SimBoth

177 critiques

Critique de Les Aventures du dernier Abencerage par SimBoth

Les Aventures du dernier Abencerage parle d’Aben-Hamet, un Maure dont sa famille noble dut s’exiler, car elle a perdu le contrôle de Grenade face aux Espagnols en 1492. Un jour, le héros décide de...

le 17 juil. 2025

Que la fête commence...

Que la fête commence...

8

SimBoth

177 critiques

Critique de Que la fête commence... par SimBoth

Le film prend comme contexte l'époque de la Régence, en 1719, dans laquelle Philippe d'Orléans assure cette régence jusqu'à la majorité de son petit-cousin, et symboliquement son neveu, Louis XV. Au...

le 11 juil. 2025