Première découverte de Rebecca F. Kuang, dont j’avais beaucoup entendu parler. J’ai préféré commencer par l’un de ses romans les plus courts et je dois dire que je suis plutôt positivement surpris. L’écriture est efficace et ce petit thriller littéraire qui ne paie pas forcément de mine se révèle finalement plus intéressant qu’il n’y paraît.
Il permet d’abord de découvrir les coulisses du métier d’écrivain, surtout lorsqu’on commence à rencontrer le succès. Maison d’édition, agent, marketing, conférences, réseaux sociaux, choix arbitraires de ceux que l’on décide de pousser ou non, Kuang montre assez bien à quel point percer dépend du talent, mais également d’une mécanique industrielle capable de fabriquer ses élus. Elle restitue aussi la rançon du succès, cette exposition permanente où chaque parole peut être disséquée et où la célébrité devient rapidement une nouvelle forme de prison. Le roman m’a même permis d’apprendre quelque chose sur les travailleurs chinois mobilisés en Europe pendant la Première Guerre mondiale, épisode dont je connaissais finalement assez peu l’importance.
Mais le cœur du livre se trouve évidemment dans son titre, Yellowface, et dans tout ce qu’il implique autour de l’appropriation culturelle, de l’identité et de la légitimité à raconter l’histoire des autres. Kuang se moque autant de la diversité de façade des maisons d’édition que des guerres identitaires sur les réseaux sociaux. Une origine devient un argument marketing, une polémique devient un moyen de vendre et les codes de la vertu peuvent être retournés dans tous les sens selon celui qui parvient à imposer son récit. Chacun peut tour à tour devenir victime, bourreau ou défenseur d’une cause lorsque cela sert ses intérêts. Rien n’est jamais réellement terminé dans ce concours permanent de récits concurrents.
Le roman est d’ailleurs plus subtil qu’un simple discours sur la question de savoir qui aurait le droit d’écrire sur qui. Athena elle même utilise les souffrances et les histoires des autres pour nourrir son œuvre, tandis que June transforme progressivement le manuscrit volé en quelque chose qu’elle finit presque par considérer comme sien. La frontière entre inspiration, appropriation et vol devient volontairement trouble, même si le point de départ, lui, ne l’est évidemment pas.
La grande réussite reste surtout June. Nous sommes enfermés dans sa tête et assistons en permanence à la fabrication de son propre récit. Elle passe de la culpabilité à la joie, de la peur à l’autosatisfaction, puis trouve chaque fois une nouvelle justification lui permettant de continuer. Elle ne cesse pas seulement de mentir aux autres, elle se ment constamment à elle même. Kuang parvient ainsi à nous faire ressentir sa tension, sa paranoïa et son besoin maladif de préserver ce succès qu’elle estime enfin mériter.
Car c’est finalement peut être cela, la véritable rançon du succès. June obtient tout ce qu’elle désirait, mais elle devient incapable d’imaginer son existence sans cette reconnaissance. Plus elle risque de la perdre, plus elle est prête à aller loin pour la conserver. Même lorsque tout devrait l’inciter à s’arrêter, elle préfère encore reconstruire une nouvelle version de l’histoire dans laquelle elle pourra redevenir l’héroïne.