La première fois que j'ai entendu parler de cette chanson c'était dans un contexte forcément peu élogieux. Comme tout le monde je n'avais aucune idée de son existence avant qu'un paquet de moralisateurs décide de la mettre en avant pour la dénigrer, et souligner avec leur fatalisme habituel que tout le monde est condamné à devenir un boomer bien con un jour ou l'autre, et que même Saez n'y échapperait pas.
Il y a un certaine certaine morbidité à ce besoin viscéral qu'ont les humains à détruire les statues qu'ils ont érigé. Peut être que ça les rassure sur leur capacité à changer, à grandir, et comprendre. En occultant leur responsabilité, une statue n'est jamais coupable d'être érigée, elle l'est seulement de continuer d'exister trop longtemps.
Cependant je ne culpabilise personne. Moi aussi la première fois que j'ai entendu cette chanson, j'ai été tout bonnement scandalisée. Quelle merde. Quelle honte. On dirait une blague.
Puis j'ai pris le temps de me poser, de l'écouter plusieurs fois, et de comprendre. Je n'ai pas brisée ma statue, je l'ai vue sous une autre dimension.
Saez, tout le monde connaît. C'est culte. Pour 2 chansons surtout. Un petit buzz à l'époque, un idole de jeunesse, d'une jeunesse qui avait besoin de ce cri du cœur, de cette rage et ce besoin d'exister. Saez c'était juste, c'était beau. C'était une voix qui se devait d'exister à une époque où on ne savait pas l'écouter. La jeunesse ne devait plus encaisser et se taire, elle avait son mot à dire et elle méritait d'être entendu.
C'était avant 2010.
Aujourd'hui, en 2026, le monde est différent. La jeunesse a pris l'habitude de hurler, à tout va. Elle se noie elle même dans ses paroles, dans ses luttes. Ainsi que dans ces contradictions... La jeunesse est la même, sans doute, mais les outils sont différents.
Et ça, je suis convaincu que Saez le sait. Car ce Anticommunautaire me semble être terriblement mal compris.
Cyniquement on pourrait qualifier ce titre de gros troll, de mauvaise blague. D'un chanteur (un peu) has been qui doit choquer pour continuer d'exister. C'est peut être le cas. Néanmoins, personne de réellement censé ne peut prendre un texte pareil au sérieux. Alors oui, avec le temps on change, mais ne soyez pas idiots... Saez n'a pas pu devenir tout ce qu'il critiquait et détestait en une décennie. Soyez raisonnables.
Mon interprétation, et elle me semble de plus en plus évidente à chaque écoute, c'est que cette chanson est une parabole.
Pas vis à vis de ses propos, mais de sa manière de les transmettre.
Saez a toujours chanté en déversant ses émotions dans des pamphlets tragiques et intenses. Il mêlait langage cru et poésie., dégueulasseries et lyrisme.
Ici, aucune nuance, aucun sous texte. Les métaphores sont strictes,vulgaires et salement imagées.
Pour moi, il est évident que le chanteur de ce titre n'est pas Saez, mais un personnage qu'il invente. Un personnage qui peut représenter une caricature de ce qu'il incarnait à l'époque. Un dissident critique de notre monde, révolté par des injustices et par les noirceurs de notre société.
Mais ce personnage-ci s'est embourbé dans une haine généralisée. Et tout y passe. Tout, et n'importe quoi.
Là où ces paroles piquent, c'est quand elles semblent viser juste. Car on se dit "ça n'est pas que du n'importe quoi, il soulève de réels problèmes dans tout ce brouhaha immonde..." Et c'est sûrement voulu ! Car à force de dire n'importe quoi, de gueuler sur tout, on finit forcément par avoir raison sur au moins un sujet...
Et qu'il est désagréable de donner raison à quelqu'un qui est à l'opposé de notre spectre politique n'est-ce pas ?
Anticommunautaire est une critique de tout ça. Une satire de la haine, du dégoût. Il est simple d'hair ce qu'on ne connait pas, ce qui nous différencie. Il est simple de dire que le monde ne tourne pas rond, et de se sentir intelligent de le souligner.
Mais si l'on se complaît dans cette critique acerbe, on ne peut que sombrer dans le racisme, la discrimination, le complotisme, la hargne... Cette chanson incarne tout ça.
C'est une oeuvre consciente sur la misanthropie. C'est Saez qui comprend l'impasse de ce qu'il incarne. Qui l'embrasse pour faire ressortir toute l'incohérence de cette état.
Le titre est très bien choisi d'ailleurs. Si les simples d'esprit peuvent s'indigner au premier degré que Saez n'aime pas les minorités, c'est qu'ils n'ont pas cherché plus loin. Dans cette chanson, toutes les communautés y passent. Toutes.
Il prend le temps de tirer sur tout le monde, sur tout et son contraire. N'aimer aucune communauté, c'est ne rien aimer. Et c'est justement une chanson sur le fait de ne rien apprécier, la solitude et la psychose qui s'ensuit.
C'est d'ailleurs particulièrement évident dans le final de la chanson qui devient une sorte de crise d'épilepsie de rage et de dégoût. Alors qu'il prenait le temps d'étirer sa haine par des symboles et des images particulièrement sale dans les autres couplets pour tenter de justifier son mépris, à la fin il liste simplement les communautés qu'il exècre. Et il devient plus évident que que jamais que cela n'est qu'un besoin de sortir un venin illégitime.
Comment pouvons-nous dire "je n'aime pas les riches, je n'aime pas les pauvres. J'aime pas les noirs, j'aime pas les blancs". C'est du même niveau qu'un enfant qui veut montrer qui boude et qui dit qu'il n'aime rien.
D'autant que Saez appartient à des communautés, comme n'importe qui, comme chacun d'entre nous, et malgré nous même.
Les blancs sont blancs. Et ils partagent tous leur histoire, et leur passif. Les blancs aussi.
Les riches incarnent quelque chose dans la société. Les pauvres aussi. Etc etc....
Être anticommunautaire, n'aimer aucune communauté, c'est ne pas aimer l'humain. C'est ne pas s'aimer soi.
Voilà ce qu'est cette chanson pour moi. Un cri du cœur d'une personne malade, qui se déteste et qui n'a rien d'autre à transmettre que de la colère et de la négativité.
Le texte cherche à être désagréable, à tous les niveaux. Des rimes sont volontairement foirées pour frustrer. Des répétitions sont lourdes. C'est anarchique, ça tourne en rond, ça revient sur des choses abordées avant dans la chanson... Bref, c'est grotesque.
Et c'est très facile d'y voir une parodie de facho qui s'embourbe dans ses bêtises.
Mais comme expliqué je ne pense pas que ça soit aussi simple.
Je pense sincèrement que Saez est plus malin que ça, et qu'il a voulu jouer de son image de rebelle maudit en s'appropriant les codes de notre époque. Une époque bruyante, étouffante, pleine de contradictions et de différences (ainsi que de désaccords).
Et cette chanson semble vouloir rassembler dans le fait qu'on ne peut que la détester. Du moins, quand on décide de la comprendre de travers...
C'est une chanson qui en réalité embrasse toutes les communautés qu'elle insulte pourtant dans le texte. Et c'est finalement assez beau.
"Cassons ensemble ma statue, de toute façon elle a mal vieillie, et des cons l'ont taguée. On en fera une plus jolie après".