Nous faisons référence ici à cela: https://www.youtube.com/watch?v=IUK8emiWabU
Au milieu des années 80, le violoneux écossais Aly Bain participe à la série télévisée documentaire The Down Home Recordings qui relate comment la musique folklorique écossaise et irlandaise a traversé l’océan atlantique pour atteindre les rivages des États Unis. A cette occasion, il interview, entre autres, Elizabeth Cotten qui va alors sur ces 92 ans. Libba, comme on la surnomme, interprète pour l’occasion Freight Train. C’est filmé et bien des années plus tard, cet enregistrement est uploadé sur Youtube. Et un jour on tombe dessus, on clique et 2 minutes et 47 secondes plus tard, nous voilà les joues baignées de larmes.
Elizabeth Cotten naît en 1893 en Caroline du Nord. On n’est même pas sûr de cette date de naissance en fait. Elizabeth est le prénom qu’elle se donne pour son premier jour d’école. Jusqu’alors, à la maison, on ne l’appelait que « petite soeur ». A l’âge de 9 ans, elle quitte l’école pour commencer à travailler comme bonne à tout faire. Elle gagne un dollar par mois, économise et acquiert sa première guitare pour la faramineuse somme de 3,75 $. Elle apprend à en jouer seule et c’est là que cela devient extraordinaire. Pour les musiciens, disons seulement qu’elle tient sa guitare à l’envers, c’est-à-dire qu’elle joue comme une gauchère sur une guitare de droitier (avec les cordes graves en bas). Elle joue donc la mélodie avec le pouce tandis que l’accompagnement basse se fait avec l’index. Il y a de quoi faire vriller le cerveau de tout guitariste.
Mais cela n’est qu’un début. Au début de son adolescence, elle commence à écrire ses propres chansons dont Freight Train qui nous intéresse ici.
Elle se marie ensuite à l’âge de 17 ans, a une fille et arrête la musique. Ainsi va la vie.
Après la seconde guerre mondiale, alors qu’Elizabeth travaille dans un magasin, elle aide une fillette perdue dans les allées à retrouver ses parents. C’est ainsi qu’elle fera connaissance avec la famille Seeger dont elle deviendra par la suite la bonne. Pour ceux qui l’ignorent les Seeger sont une célèbre famille de musiciens et musicologues ayant œuvré pour la reconnaissance et la renaissance du folklore musique américain. Pete Seeger (un des fils de la famille) en est le membre le plus connu. Les enfants Seeger, incapable de prononcer son prénom correctement l’appelleront Libba qui lui restera comme surnom. Dans cette maison où la musique est reine, pour la première fois depuis une quarantaine d’années, elle retouche à une guitare, se souvient des chansons qu’elle avait écrite et réapprend à jouer en partant de quasiment zéro. Pete l’enregistre jouer et chanter ses compositions et c’est le début d’une carrière tardive pour Libba qui enchaînera les disques et concerts jusqu’à cette enregistrement de 1985 qui est ici notre sujet.
Les paroles de Freight Train évoque un train de marchandise, l’express des hobos, qui semble ici l’unique espoir de s’évader d’un quotidien morose pour partir ailleurs refaire sa vie. Quelques vers plus loin, c’est la mort qui est évoquée, comme si le train nous emmenait vers l’autre monde, alors que plus rien ne nous rattache ici bas. Et qu’on soit enterré non loin de la ligne de chemin de fer, histoire de toujours entendre, dans notre éternel sommeil, le train de marchandise passer. C’est en peu de mots et sous des couverts simples et naïfs d’une profondeur insoupçonnée quand on sait que c’est l’œuvre d’une adolescente du début du siècle. Freight Train est désormais un classique du répertoire folklorique américain.
Sur la vidéo, on voit une vieille dame, très digne mais néanmoins fatiguée par la vie jouer une chanson qu’elle a écrite 80 ans avant, alors qu’elle n’était encore qu’une petite fille. C’est magique. Certes, la voix chevrote un peu, les doigts sont un peu gourds mais à 92 ans, beaucoup signeraient pour de si beaux restes.
On dit que la vieillesse est un naufrage. C’est peut-être vrai. C’est peut-être faux. Certains et certaines vieillissent comme le vin, d’autres comme le lait pour paraphraser je ne sais plus qui. Elizabeth Cotten, quant à elle, est immortelle dans nos mémoires car c’est là qu’est la vrai mort, quand plus personne ne se souvient de vous.