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le 22 janv. 2011
SuivreLast Action Hero ?
24 c'est avant tout Jack Bauer, un mec qui aime bien torturer des gens et qui a un sérieux problème avec l'autorité. Cependant il a un sens du devoir et du sacrifice hors normes, car c'est un...
24 heure chrono, c’est avant tout la gueule de Jack Bauer. Un type qui aime bien torturer des gens, qui se contrebalance de sa hiérarchie et qui considère les procédures administratives comme une suggestion vaguement décorative. C’est un peu le James Bond américain : l’intelligence en moins, le bourrinage en plus, le permis de tuer remplacé par un permis de casser la gueule. James Bond entre dans une pièce, séduit trois femmes, comprend le complot, boit un martini et sauve le monde. Jack Bauer entre dans une pièce, hurle, électrocute quelqu’un, menace sa famille, casse une porte, abat deux types, vole une voiture et demande ensuite où est le terroriste.
Mais il faut lui reconnaître une qualité : c'est un américain comme on en fait plus. Jack est patriote. Très patriote. Trop patriote. Le genre de type qui pourrait recevoir une balle dans le bide, perdre trois litres de sang et continuer à sauver la démocratie américaine parce qu'il reste encore quatorze minutes au compte à rebours. La Constitution peut brûler, le gouvernement peut mentir, ses supérieurs peuvent être des taupes, son mariage peut partir en lambeaux, sa fille peut être kidnappée pour la douzième fois : Jack continue. Il a un travail à finir.
Et quel travail.
Jack Bauer est un héros tragique, mais un héros tragique qui semble avoir été fabriqué dans une usine de catastrophes. Il attire le malheur comme une ampoule attire les moustiques. Être son ami est dangereux. Être sa femme est suicidaire. Être sa fille relève de l'assurance-vie hors de prix. Être son ennemi, évidemment, est déconseillé par tous les médecins. Le mec porte littéralement la poisse avec une efficacité professionnelle. Il pourrait entrer dans une boulangerie acheter une baguette et avoir à sauver le pays d'une crise nucléaire dans les quinze minutes.
Mais le pire, c'est que ça marche.
Parce que la grande idée de 24, au départ, est géniale : raconter une journée entière en temps réel. Une journée. Vingt-quatre heures. Pas de saut de trois semaines, pas de « trois jours plus tard », pas de voyage miraculeux entre Washington et Los Angeles. Le temps avance. L'horloge tourne. Chaque minute compte. Je me ronge les ongles à chaque épisode. Enfin… en théorie. Parce l'autre réaction que j'ai bien souvent, c'est que tout tient à peine debout. Pas question que Jack puisse simplement prendre un café et réfléchir cinq minutes.
Non. À 8 h 17, il découvre une taupe. À 8 h 19, la taupe est assassinée. À 9 h 21, sa fille est kidnappée. À 10 h 23, le président est menacé. À 10 h 26, un attentat nucléaire se prépare. À 11 h 29, Jack doit torturer un type. À 12 h 31, sa femme apprend quelque chose. À 12 h 34, il y a une autre taupe.
Et cette urgence a un avantage formidable : elle permet de cacher les incohérences sous le tapis. On n'a pas le temps de poser les questions. Pourquoi ce type est-il là ? Pourquoi cette personne connaît-elle cette information ? Comment Jack a-t-il fait pour traverser la ville en trois minutes ? Pourquoi les terroristes disposent-ils d'une armée privée, de satellites, de sous-marins, d'armes nucléaires et manifestement de la moitié du budget du Pentagone ? Peu importe. L'horloge tourne.
Tic-tac. Ferme ta gueule, spectateur. Tic-tac. Le président est en danger. Tic-tac. Jack torture quelqu'un. Tic-tac. La crédibilité vient de mourir dans l'escalier. Le problème, c'est que tu continues. Le suspense fonctionne, la tension est réelle, les enjeux affectifs sont suffisamment solides pour que l'on accepte les méthodes de plus en plus douteuses de Jack. Tout est fait pour que tu te dises : « Bon, allez, encore un épisode. » Puis un autre. Puis encore un. Et soudain il est trois heures du matin et tu regardes Jack Bauer courir dans un parking en hurlant dans son téléphone.
La saison 1 possède encore cette qualité rare : les rebondissements semblent servir l'histoire. Puis arrive la saison 2. Et là, les scénaristes ont visiblement découvert une nouvelle méthode de travail : ouvrir un dictionnaire au hasard et choisir un danger.
« Alors, il nous faut une intrigue secondaire. »
« Un meurtre ? »
« Déjà fait. »
« Un enlèvement ? »
« Déjà fait. »
« Un attentat ? »
« Déjà fait. »
« Un piège à loup ? »
Silence. « Excellent. »
Et voilà comment un personnage peut se retrouver, dans la même journée, aux prises avec un psychopathe, obligé d'enlever un enfant, victime d'un attentat, coincé dans un piège à loup, poursuivi par un cougar, enfermé dans un bunker avec un nationaliste et pris au milieu d'un braquage qui dégénère. Tout ça en vingt-quatre heures. Mais bien sûr. À ce stade, ce n'est plus un scénario. C'est une malédiction égyptienne. Le personnage ne vit pas une journée. Il traverse les enfers avec une carte de fidélité. Chaque fois qu'il croit avoir fini, quelqu'un surgit derrière un buisson avec une nouvelle catastrophe.
La série devient progressivement une course au rebondissement. Il faut surprendre. Toujours surprendre. Même lorsque la surprise n'a plus rien à apporter. Les terroristes ne veulent plus seulement faire exploser un bâtiment. Ils veulent déclencher la Troisième Guerre mondiale. Puis une guerre civile. Puis contaminer le pays. Puis renverser le gouvernement. Puis contrôler le président. Puis probablement contrôler la météo. À ce rythme-là, le prochain méchant devait être Dieu. Et encore, Dieu aurait probablement été une taupe.
Parce que 24 adore les taupes. Tout le monde est une taupe. Les services secrets sont remplis de taupes. La Maison-Blanche est une taupinière. La CIA est une taupinière. La CTU est une taupinière. Les amis de Jack sont des taupes. Les ennemis sont des taupes. Les taupes elles-mêmes sont probablement infiltrées par d'autres taupes. Tu crois enfin avoir identifié le méchant ? Non. C'est son collègue. Tu crois que son collègue est le méchant ? Non. C'est son supérieur. Tu crois que son supérieur est le méchant ? Non. C'est le président. Tu crois que le président est le méchant ? Non. C'est quelqu'un dans l'entourage du président.
24 ne sait pas rire de sa propre démesure. Elle te balance des situations complètement abracadabrantes avec le visage grave d'un procureur de la Cour pénale internationale. Jack Bauer torture un type ? Musique dramatique. Jack Bauer tue quelqu'un ? Musique dramatique. Jack Bauer découvre une nouvelle conspiration ? Musique dramatique. La moitié du gouvernement américain est infiltrée par une organisation terroriste internationale ? Musique dramatique. Un espion russe surgit ? Musique dramatique. La mafia albanaise entre dans l'histoire ? MUSIQUE DRAMATIQUE. À force, ça devient involontairement hilarant. Il faudrait parfois que quelqu'un entre dans le champ et dise simplement : « Jack, calme-toi. Ça fait quatre attentats nucléaires aujourd'hui. » Mais non. Personne ne rit. Tout le monde est grave. Tout le monde transpire. Tout le monde hurle. Tout le monde téléphone. Et tout le monde a une taupe.
La série finit donc par produire une forme de science-fiction involontaire. On ne regarde plus les États-Unis tels qu'ils pourraient exister, mais un pays parallèle dans lequel les terroristes disposent de ressources infinies, les gouvernements sont infiltrés en permanence, les services secrets sont incapables de protéger qui que ce soit et Jack Bauer constitue à lui seul la dernière ligne de défense de la civilisation occidentale. Et curieusement, c'est toujours lui qu'on appelle. Toujours. « Jack, on a besoin de toi. » Évidemment. Qui d'autre ?
Créée
le 26 août 2026
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