Cinquième génération (2019-2020)

Avis sur Euphoria

Avatar Coline Fournier
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Les médias branchés sériphiles l'ont comparée à Skins, à 13 Reasons why, ou encore à Riverdale (pour l'esthétique léchée et les néons multicolores) : peu avide de séries anglophones, car rien ne détrônera Dix pour cent et Le Bureau des légendes, je n'ai vu que la première, dont j'avais aimé le trash du "virgin" au marqueur sur le front de Sid, la douceur avec laquelle le personnage de Cassie était traité, la couette deux-places/deux-corps de Tony et, celui qui résonne encore parfois dans ma mémoire — Skins, déjà 7 ans — le fard charbonneux d'Effy Stonem (edgy parmi les plus edgy, dirait l'autre, mais on verra qu'Euphoria fait bien pire).

Longue introduction pour rendre hommage à la série (culte ?) britannique, avant de m'attaquer à Euphoria : récente, américaine, HBO et Zendaya, star Disney Channel et paillettes sous les yeux. On m'avait beaucoup vanté cette série : B.O léchée, personnages complexes et attachants, et des Effy Stonem par dizaines. Les cheveux pleins de sel et de chlore, dans le repos d'une chambre climatisée, je l'ai commencée sans trop savoir à quoi m'attendre : a posteriori, cette série aurait pu m'énerver. Tous les malheurs du monde, un flagrant manque de réalisme et une vision bien trop "aesthetic" de la jeunesse, la "gen Z", présentée dès le pilot comme celle des Twin Towers et de la MDMA.

Mais l'arrière-goût que me laisse Euphoria est étonnamment doux : la B.O et l'esthétique sont effectivement léchées, les personnages sont attachants et divers, le jeu des acteurs et des actrices est très ... pertinent ? adapté ? — non, je dirais qu'il est tout simplement juste. Embrassant de nombreux thèmes, que l'on pourrait appeler "problématiques" et qui ont vendu la série comme "trash" (tant de bites en un seul plan, pourquoi donc ?), la série se concentre sur des jeunes d'un lycée américain où l'on roule en vélo, où l'on texte avec des vraies abréviations ("lol" "gt" et autres joyeusetés), et plus particulièrement sur Rue, toxicomane de 16 ans qui vient de sortir de cure.

C'est tout pour mon bref résumé de cette série, car elle se laisse apprécier sur le tas : découvrir ses personnages, sa structure, ses intrigues — nombreuses, parfois peut-être brouillonnes mais globalement justes —, mais surtout se laisser subjuguer par la beauté de ses actrices. Car si Nate, présumé beau-gosse, me laisse de marbre, les magnétismes respectifs d'Alexa Demie, Hunter Schafer, Barbie Ferreira et alii accrochent le regard, et donnent envie de se tartiner de paillettes et de s'enduire les paupières de fard rose, jaune et vert. Dans l'ère du temps et terriblement actuelle (crise des opiacés et compagnie), la série brille par sa représentation : des corps divers, des féminités plurielles et des rôles forts. Une sorte de Glee club passé par le vestiaire du Berghain et dans la camionnette d'American Honey, mais je m'emporte peut-être.

La série, dans sa construction, prend son temps : l'épisode dure une heure, le générique n'arrive qu'après la rapide présentation de l'historique du personnage-phare de l'épisode, et les sinuosités entre les situations (bal de promo, fête foraine, vie au lycée, Halloween ...), les lieux, les intrigues — voire les époques, ou les fantasmes et imaginations — donnent une certaine matière à la série, dans les pas de sa grande soeur Skins, dont la construction était la même. Toutefois, Euphoria s'autorise une large variété de style : parfois trash (le personnage de Rue, regard hypnotique et épaules frêles sous un sweat-shirt bordeaux, coke dans le nez et fentanyl dans la bouche, l'impose), parfois drôle, parfois déroutant (la fanfiction animée de Kat a régalé la LarryShipper qui sommeillait en moi), mais toujours touchant. Si les histoires personnelles et les intrigues de coucheries sont semblables à celles d'autres séries, Euphoria a la qualité de s'emparer de sujets importants sans en faire des "problématiques" : si Rue est amoureuse de Jules, ce sera sans en faire un drame, sans même le mentionner comme un éventuel sujet. "La sexualité est un spectre", dit Kat à Maddy, qui le répétera à Nate. C'est même l'antithèse d'une homosexualité non-assumée, tue, taboue : celle du père Jacobs, joué par Eric Dane.

Si son côté trash repose sur les traumatismes (de la découverte de la cassette porno de Papa à la petite Gia qui ouvre la porte pour voir Rue, dans son vomi dû à une overdose d'opiacés) et confère à Euphoria un potentiel de séduction pour les adolescents en recherche de sensations fortes (le sacro saint trio alcool-sexe-drogue), c'est une série que j'ai trouvée incroyablement douce : dans sa façon de montrer le rapport parents-enfants (la mère de Rue, admirablement interprétée par Nika King, qui montre l'émotion de déposer sa fille toxicomane dans un bain froid, mais qui incarne également la mère-courage, rôle notamment déployé dans le dernier épisode), l'ami-mour (nom de mon invention donné à cette période transitoire entre amitié et amour, à travers les personnages de Rue et de Jules), ou encore la quête identitaire de Kat, alliant humour, affirmation de soi et une tendresse — grâce au personnage d'Ethan.

Son seul écueil serait peut-être un côté 'attendu' : quoique le scénario soit original et inattendu, la série fonctionne parce qu'elle sait où appuyer. La garde-robe de Jules (crop-top à pâquerettes et cheveux méchés), les tops à paillettes d'Alexa Demie, scènes musicales (mentions spéciales à Smalltown Boy et à Arcade Fire, toujours) et moment d'euphori-a sous néons roses façon NWR : de quoi régaler les cinéphiles et série-philes gen-Z, qui ont vu Shake it up et qui écoutent Drake, qui savent que le tatouage "RULES" n'est pas que le mot "règles" mais bien le nom du "ship" de Jules et de Rue, qui connaissent Barbie Ferreira sur Tumblr, qui savent qu'Effy Stonem était edgy et qui ont voulu devenir comme elle, qui ont aimé Harry Styles et Louis Tomlinson, qui ont dit oui ou non à la drogue, à l'alcool, à la fête, qui textent et qui sextent, qui se cherchent et qui se trouvent.

C'est peut-être finalement de moi dont je parle : si Effy Stonem m'avait fait rêver, Euphoria m'a régalée.

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