Les blessures d'Israel

Avis sur Hatufim, prisonniers de guerre

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La série est une plongée dans la mentalité israélienne, ses obsessions, ses paradoxes. Israel est un Etat en guerre permanente et sa société s'articule autour des conflits qui émaillent son histoire. De cette tension constante ne peut naitre que le drame et des destins brisés. Sur 9 millions d'habitants, il y a plus de 3 millions d'hommes et de femmes formés à la guerre, confrontée à celle-ci. C'est dire si elle imprègne tout.

Hatufim dépeint cet état de siège constant, société ultra militarisée, à travers le retour de prisonniers de guerre. La série est cruelle de réalisme. Les deux prisonniers avaient vécu dix sept ans dans les geôles d'une cellule djihadiste. Ils reviennent, traumatisés, incapables de réintégrer la société. S'en suivent les impossibles retrouvailles et les nécessaires mises au point : d'abord des interrogatoires, ensuite les regards malsains des médias, des curieux et des proches. Puis, la recherche de la vérité : les raisons de cette séquestration, les dessous de cette libération, la disparition d'un troisième camarade.

On a un peu tort de comparer Homeland à Hatufim. Si Homeland est inspiré par la trame générale de la série, la force d'Hatufim réside dans son "israélité", dans sa spécificité, là où Homeland se veut un récit plus universel et international. Hatufim est au contraire ancrée dans un contexte, et c'est de là que la série tire sa plausibilité et son réalisme. Et c'est une des rares occasions de voir ce pays sur les écrans.

Bien entendu, il ne peut y avoir d'Israel sans l'altérité qu'est le monde arabe. Ici, la série parvient à éviter l'écueil de nombreux films. J'aurais même cru qu'un film israélien dépeigne les arabes comme des monstres. Ce n'est pas aussi simple. S'il s'agit de l'adversaire, qu'il est aussi un tortionnaire, la série prend le temps de dépeindre les motivations des ennemis d'Israel et fait le portrait de personnages attachants. Puis il y a toujours la guerre, en toile de fond, les manigances du Mossad, l'omniprésence de Tsahal, les méthodes douteuses de cet État omniscient qui distillent le doute sur les intentions d'Israel. Il y a une forme de guerre larvée, discrète, loin du confort de ce pays, mais palpable. La série est d'ailleurs particulièrement crue et violente, évoquant la torture sans fard, les interrogatoires, les pressions. Elle l'installe de manière ordinaire, banale parce que c'est une réalité, quotidienne. Chaque famille israélienne connait son lot de tragédie, tout comme d'ailleurs Palestiens, Syriens et Libanais. La paix n'existe pas, ou alors à un prix terrible.

La série, à ce titre, préfère se préoccuper d'un sujet plus consensuel, la lutte contre le terrorisme, que de la question palestinienne, presque jamais évoquée.

Certes la série possède quelques ventres mous, quelques facilités. Mais elle évite quasiment toujours le cliché, prenant le temps d'installer un décor, et des personnages. C'est une série de personnages, et non une série à intrigue. L'intrigue est en réalité plutôt lente, bien qu'elle ait son lot de révélations et de rebondissement. Mais elle s'attarde sur les souvenirs, heureux ou douloureux, des personnages, les choix qu'ils devront inexorablement faire ou qu'ils évitent. Tout est psychologique, et difficile, aussi pour bien pour les ex-otages que pour leurs proches. Le casting est bon, les dialogues plutôt bien écrits et quelques rôles secondaires sont même savoureux. La qualité de la réalisation n'est pas extraordinaire, et parfois on est proche du téléfilm mais le montage et le rythme sont efficaces, sans parler des nombreux flash-back, récits enchâssés qui dynamisent la trame narrative. D'ailleurs la série commence quelque part à l'envers. C'est par le retour des personnages que la série démarre, avant de replonger dans leur passé et de revenir sur leur parcours, ce qui est pour le moins original.

La saison 2 s'égare un peu plus, élargie son cadre et ses ambitions mais elle finit par revenir sur les personnages principaux pour offrir un final plutôt doux mais quelque peu amer. Il y a en Israel des blessures qui ne se ferment pas. Comme des allusions en filigrane à la Shoah, lorsqu'un enfant, portant une fleur jaune à la poitrine voit son père tué par un terroriste devant sa salle de classe. Comme si le peuple juif ne pouvait jamais se départir de cette blessure originelle, et qu'Israel ne pouvait se soustraire à cet acte fondateur. C'est dans la mort que cet Etat est né. Il ne pouvait rien en sortir de bon. Les souvenirs qui hantent les deux soldats libérés sont aussi ceux de tout un peuple et de toute une nation et, cette terre promise, que les Juifs espéraient comme celle de la paix, a été celle où ils se sont relancés dans une spirale infernale de violence, tel un passé qui ne passe pas.

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