Restons des hommes ensemble

Avis sur Sakura, chasseuse de cartes

Avatar Josselin Bigaut
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  • Bonjour, je m'appelle Josselin
  • Bonjour Josselin s'exlama la foule assise en cercle.
  • Si je suis ici, c'est parce que, comme vous, je suis un homme et... que...
  • Ne craignez rien, personne ne vous jugera ici
  • Et que... que.. j'aime la version française de l'anime Sakura

Le petit groupe applaudit alors que Josselin s'effondre en sanglots, de honte

Mais j'ai des circonstances atténuantes, rassurez-vous. La nostalgie joue pour beaucoup mais - hélas pour mon honneur - elle ne contribue pas exclusivement à l'affection que je sois susceptible de porter à cette version animée aux attraits démoniaques. Démoniaques, car, pour qui a lu mes critiques manga et connait mes goûts en la matière, Sakura, chasseuse de cartes, fait quelque peu office de nid de poule sur la trajectoire du palmarès de ce qui a pu jadis contribuer à façonner mon imaginaire.
Que personne ne s'avise toutefois de suspecter dans cette critique l'expression enfouie de la part de féminité en moi ; je n'ai jamais tué, mais je reste ouvert aux nouvelles expériences, tenez-le-vous pour dit. Que les Françoise Dolto de monoprix renoncent à toute psychothérapie me concernant à l'aune de cette pièce nouvelle dans mon dossier psychiatrique déjà chargé.

Vous devinerez à ma vulnérabilité - à peine perceptible vous en conviendrez - que critiquer Sakura sans en dire le plus grand mal constitue pour moi une épreuve de force. La hyène que je suis en est réduite à brouter de l'herbe docilement. Que je ne tartine pas l'adaptation de cette œuvre - en plus signée CLAMP - de ma plus acerbe acrimonie pamphlétaire a, chez moi, des relents contre-nature. Je me dégoûte de ne pas dédier cette version animée au bûcher, d'abord en tant qu'homme puis en tant que critique-manga. Mais je n'y peux rien, sa force d'attraction est plus irrésistible et malsaine encore que ne saurait l'être celle d'un trou noir. On ne va pas se mentir, il y'a un quelque chose qui justifie l'affection qu'on puisse adresser le plus innocemment du monde à Sakura, la série animée ; et ce, en dépit des innombrables raisons de la vouer aux gémonies.

C'est un conte d'une simplicité biblique qui s'offre à nous. Sakura, jeune fille de bonne famille (beurk), ouvre un livre mystérieux qu'elle trouve chez elle, enfoui dans la bibliothèque familiale. De là, foultitude de cartes y étant contenues se dispersent aux quatre vents et se dévoile alors Kerobero, gardien desdites cartes sommant Sakura de l'aider à les récupérer. Il ne sera question que de ça. Et que ça, c'est ici beaucoup. Plus que ce que je ne me serais attendu d'un Shojô en tout cas.
Chaque carte se révèle sous sa forme astrale avec chacune un pouvoir bien spécifique, entraînant quelques chaos mineurs là où elles sévissent. «Des stands» m'objecteront les plus taquins. Il est vrai qu'il y a de ça. Nombre de pouvoirs des cartes se confondent avec ceux dont les stands de Stardust Crusaders sont effectivement tributaires. Chaque épisode étant une nouvelle rencontre pour Sakura dans sa ville et un nouveau pouvoir à contrecarrer. Sakura, chasseuse de cartes - pour peu qu'on ait mauvais esprit comme cela est mon cas - a tout en réalité d'un Diamond is Unbreakable en fanfreluches.

Ce n'est cependant pas ça qui aura su me débaucher jusqu'au milieu des méandres d'un Magical Girl dont j'aurais en principe toutes les raisons du monde de gratifier de ma haine la plus étincelante. Mais on ne peut pas en vouloir à Sakura, chasseuse de cartes. Croyez-moi, j'ai essayé, j'ai tout fait pour m'extraire de son emprise. Rien n'y a fait et j'en suis alors réduit à coudre une critique sur-mesure pour la mettre en valeur à mon corps défendant. C'est la critique d'un homme aux abois que vous lisez, je l'écris un genou à terre par respect plus que par contrainte et cela, je peine à me l'expliquer.

À moins que cela tienne à son atmosphère.
Pour peu que j'accepte d'arrêter de jouer les ingénus, je puis assurer que la qualité de cette version animée tient avant toute chose à la présence envoûtante qu'elle dégage, exerçant alors son attrait sur chacune mais aussi - et cela me coûte de l'écrire - sur chacun ; ou en tout cas certains.
Le corps de l'histoire que recouvre cette aura n'est pourtant pas bien épais pour la mettre en valeur, mais il est élancé ce qu'il faut pour onduler sous le déhanché une silhouette gracile et pure dont on n'arrive à détourner le regard. Il n'y a pas peut-être pas beaucoup à se mettre sous la dent, mais le peu qui nous soit permis de goûter est cependant exquis.

Transcendant de très loin son support originel, la version animée - et plus spécialement ce qui s'en dégage - n'a rien à envier à Card Captor Sakura le manga. Que je ne doive rien ou presque à CLAMP pour ce qui est de mon appréciation personnelle m'ôte d'emblée une épine du pied. Car pour avoir sommairement parcouru le manga du regard, je n'ai rien retrouvé de l'emprise qu'avait pu exercer sur moi sa version animée. Même les dessins y étaient abominables. Le soin et, par voie de conséquence, la notoriété de Sakura est pareil au phénomène Saint Seiya : sans la contribution des tenants de la version animée, jamais le succès n'aurait été au rendez-vous. La différence entre le manga et l'adaptation animée se veut dans les deux cas aussi contrastée que la différence entre le jour et la nuit.

Pour nos yeux ravis et nos âmes comblées, toute la mise en scène est minutieusement orchestrée au cil près afin que le rendu soit des plus éclatant. C'est difficile à concevoir et plus encore à admettre, mais on ne peut que se laisser bercer par cette quiétude heureuse et même doucereuse qui nous embarque sans que nous ne puissions offrir la moindre résistance. Qu'est ce qu''on est en paix ainsi présenté à un cadre de vie pavillonnaire banal mais pourtant irrésistible.
Tout est calme, on respire une atmosphère aérée et pure qui, en plus d'apaiser, nous oxygène la cervelle d'une sérénité que la chimie des anti-dépresseurs serait incapable de prodiguer.

L'animation sur le plan strictement technique n'est pas en reste. Encore aujourd'hui, si l'on contemple sa version HD, la qualité prend aux yeux comme elle saute à la gorge. C'est fluide ce qu'il faut sans être m'as-tu-vu ; excellent mais jamais tape-à-l'œil.
Et que dire des couleurs ? Moi qui me noie et me complais dans le terne, le sombre, le glauque et l'oppressant, je suis irradié par toutes ces nuances et... je ne perds pas pied pour autant. Coloré, ça l'est sans être rose-bonbon comme on pourrait être en droit de s'attendre d'une adaptation Shojô. Le mignon n'est pas forcé et imposé au spectateur : il est. Être plutôt que paraître, rares sont les auteurs manga-anime à encore saisir la nature de l'enjeu. Il est ici compris par les concepteur de l'animation qui auront su maintenir sur le plan graphique un équilibre savant entre le délicat et le crédible. L'ambiance n'en ressort que grandie alors que jaillit de cette dernière mesure et tempérance à foison. Pas d'excès ou très rarement, c'est la clé de toute bonne chose en ce bas monde.

Me voilà à énoncer des platitudes de bonne-femme, c'est vous dire l'influence délétère jouée par cette adaptation animée sur ma personnalité. Pour le temps de cette critique seulement.

Peut-être est-ce parfois cucul, l'innocence ne m'apparaît toutefois pas feinte mais justement proportionnée au regard des protagonistes et de leurs épreuves. L'angoisse et la joie s'alternent dans cette petite banlieue pavillonnaire tranquille perdue au milieu des cerisiers. C'est la douceur de vivre qui nous accable d'épisode en épisode. Tout cela n'est qu'une succession de tranches de vie tout ce qu'il y a de plus ordinaire et pour autant, délectables.

L'atmosphère fait cependant moins de bien à l'esprit qu'à l'âme alors que le fond, même tempéré, reste éminemment féminin. Les auteurs auront eu néanmoins la bonne idée de doter l'œuvre d'un référent mâle de sorte à ce que le public masculin ne soit pas totalement perdu et puisse avoir une figure à laquelle se raccrocher. Après tout, si le Shônen s'avilit souvent en ajoutant des personnages féminins par cohortes entières afin de s'agglomérer son lot de femelles dans le lectorat, il n'y a pas de raison pour que la réciproque ne soit pas de mise.

En dépit de la douceur apparente et palpable qui nous enrobe, quelques sursauts de drame et d'angoisse tombent parfois juste à propos le temps d'une aventure. La mort de la mère de Sakura plane sans jamais oppresser et traite de la mort dans un Shojô dont le genre cherche souvent à se départir d'un sujet aussi épineux. La violence du drame sporadique venant mâtiner l'œuvre de quelques nuances est angoissante ce qu'il faut tout en sachant où s'arrêter (la carte du fantôme cherchant à faire tomber Sakura dans un ravin en imitant sa mère entre autres exemples).

L'émotion fonctionne. Elle advient souvent à l'issue d'un déluge de bons sentiments que j'ai habituellement en horreur, mais pour une raison que je ne saurais expliquer, fonctionne impeccablement. C'est trop innocent pour que je prête aux procédés une quelconque mauvaise intention. Aucune tire-larme obscène n'est à la manœuvre, c'est simple et, par conséquent, efficace.
L'humour y est évidemment gentillet et tourne quasi exclusivement autour du personnage de Kero.

Les aventures dont nous seront témoins n'ont rien d'haletantes, loin s'en faut. Elles surviennent parfois et même souvent au détour d'une intrigue de la vie quotidienne dont elles ne seront que l'agrément, le supplément qui justifiera à terme la résolution de l'affaire. Le risque et la tension trouveront leurs accès facilement à l'occasion des instants les plus critiques, mais ils ne seront jamais de nature tapageuse. La mesure. Encore et toujours.

Mais à avoir des étoiles dans les yeux, on obscurcit son champ de vision et, par conséquent, son jugement le plus élémentaire. Sakura, chasseuse de carte n'est pas que ce voyage paisible et innocent capable de ravir les cœurs les plus froids ; c'est l'adaptation d'une œuvre signée CLAMP. Dingueries et inconsistances parsèmeront le cheminement du récit dont la nature généreuse et éthérée ne saurait pardonner les divers errements s'occasionnant en parallèle.

Schématisons sans même un coup de crayon ce qui se dessine devant nous.
Sakura a un frère, Thomas dont on suspecte qu'il soit amoureux de son meilleur ami, Mathieu. Ledit Mathieu étant un collégien dont Sakura est éprise avec sa naïveté d'écolière. Sakura a aussi une meilleure amie, Tiffany, qui est secrètement amoureuse d'elle et qui, sans que jamais ces deux là ne le sachent, se trouvent aussi être cousines éloignée. Car oui, Tiffany a une mère, une mère qui était amoureuse de la mère de Sakura durant leur jeunesse et ce, bien qu'elle fut sa cousine germaine. Interviennent alors Lionel et Stéphanie dans l'intrigue, ils sont cousins... et donc, tout naturellement, fiancés. Stéphanie est certes amoureuse de Lionel à qui elle est promise, mais, Lionel, lui ressent une attraction qu'il ne saurait expliquer à l'égard de Mathieu puis, plus tard, de Sakura.
Je ne sais pas où vivent tous ces gens là, mais entre les soupçons d'inceste - parfois lesbiens - inter-cousins, l'homosexualité chez les pré-pubères, des romances de prof-élève (car Thomas a joué au docteur avec son ancienne prof Katia Moreau) et même, en fin de parcours, un trav qui se fait passer pour une collégienne, je finis par me demander s'il n'y a pas quelque chose dans l'eau chez eux.

Déjà que les histoires d'amour sont souvent rebutantes et employées en pure perte sur moi qui me gausse de ces idylles souvent navrantes, elles ont cette fois méchamment créé le malaise tout au long de mon visionnage. Ça se veut purement gratuit et, par conséquent, foncièrement immature en plus d'être parfois glauque à ses dépends. CLAMP ne peut pas s'en empêcher ; il faut que tout le monde soit pédé. Y'a pas lieu de discuter ni même de recours possible, la plèbe dans son entièreté est à voile et à vapeur dans ce gigantesque baisodrome potentiel qu'elles appellent «Le Monde».

À énumérer les noms ainsi, j'ai défloré l'une des incontournables spécificités de cette version animée : l'adaptation française. Encore jusqu'au tout début des années deux-mille, les noms des personnages d'animés étaient parfois francisés en dépit du bon sens à la mesure d'un Ryo Saeba troquant son identité pour celle de Nicky Larson. On peut le déplorer - c'est en tout cas risible - mais l'affaire contribue au charme de la période qu'on sait aujourd'hui révolue. Eh puis un Chinois immigré au Japon qui s'appelle Lionel, ça fait toujours son petit effet.
Les comédiens de doublage, en plus d'être tout à fait adaptés pour leur rôle respectif s'impliquent et s'investissent pour sublimer un rendu pourtant déjà ravissant. C'est à mettre à leur crédit. Peu d'adaptations animées manga de l'époque bénéficiaient d'un traitement aussi soigné en ce temps-là. Moins encore à ce jour.

Succède à cela son lot d'incohérences ou en tout cas d'approximations parfois douteuses. Les cartes doublon se multiplient (Carte de la Lévitation et du Vol), les cartes surpuissantes ne sont quasiment jamais exploitées alors qu'il y aurait de quoi faire avec les cartes du Temps et de la Création. On ne comprendra pas non plus pourquoi jamais le père de Sakura et la mère de Tiffany ne leur auront dit qu'elles étaient cousines.
Je passerai les questions non élucidées comme le pourquoi de la présence du livre de Clow dans la bibliothèque familiale de Sakura ou le pourquoi de son rôle d'héritière de gardienne des cartes alors que la dynastie à laquelle appartient Lionel était justement organisée à cet effet.

La deuxième partie de l'animation aura sonné le glas de ce qui avait fait la renommée de la première. Le sentiment de redite est inévitable alors que Sakura doit chercher à se réattribuer les mêmes cartes qu'elle s'était justement appropriées par le passé au nom d'une intrigue en peau de lapin. Une intrigue des plus spéciales alors qu'Anthony tourmentera Sakura dans l'ombre sans raison autre que celle consistant à prolonger artificiellement un scénario qui aurait tout eu à gagner à s'arrêter passé le jugement de Yue.

Dire qu'il fut un temps jadis où je regardais cette série sur M6 avec mon regard de gamin, le Mercredi, quand il n'y avait pas école. J'ai, des années plus tard, scrupuleusement analysé les aventures de cette même écolière en jupe avec un regard adulte. Gaspard Noé n'avait pas tort : le temps détruit tout.
Comment conserver sa dignité en admettant avoir apprécié - raisonnablement - une œuvre dont CLAMP s'était évertué à tout saloper au point de la rendre répulsive ? D'un air de pas y toucher, j'enjoindrai les plus téméraires à tenter l'expérience. Si les deux premiers épisodes ne vous évoquent rien, passez alors votre chemin. Quant à ceux qui poursuivront la course, que ceux-ci gardent cette vérité essentielle en tête alors que défilent les épisodes : on reste des hommes malgré tout. Enfin... aussi longtemps qu'on se retient de fredonner le générique en tout cas.

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