La nuit nous appartient

Avis sur The Night Of

Avatar Velvetman
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Dans un New York taiseux où la diversité culturelle essuie les palabres du désarroi communautaire, The Night Of ne s’érige pas comme une simple enquête policière mais dessine les traits de tout un système judiciaire : de l’incarcération jusqu’à la sentence du tribunal. Mêlant avec promiscuité écriture purement fictionnelle et décryptage scrupuleusement documentaire, The Night Of concentre son intrigue autour de Nasir Khan, accusé d’avoir tué une jeune femme après avoir passé la nuit avec elle alors qu’il venait tout juste de la rencontrer.

Arrêté puis mis en détention en attente de son jugement, c’est alors un monstre à deux têtes qui va voir le jour dans la nouvelle série de Steven Zaillian et s’acharner à débusquer le mystère : les conséquences d’une telle affaire dans le monde carcéral et celles dans le monde extérieur qui verra par exemple une bataille entre avocat pour s’arracher une affaire médiatique juteuse ou l’émiettement du quotidien de la famille d’un accusé comme Nasir Khan. Le monde extérieur qui se voit chahuter dans ses fondations pendant que la prison suinte l’insécurité : l’humain est mis à contribution dans sa loyauté, dans le trouble de son passé et dans la manifestation collective de sa solidarité dans une série qui n’aura cesse de déplacer le curseur du mot victime.

The Night Of prend le pouls de tout un Etat, celui de l’atmosphère nébuleuse de l’Amérique post 11 septembre et confère ses pires démons dans une simple enquête policière : le fait que l’accusé soit musulman et que cela occasionne des allusions racistes par les médias, la difficulté des parents à trouver du travail en faisant face aux dommages collatéraux, le besoin d’argent face aux liens humains, ses communautés qui se déchirent entre elles ou de l’intérieur. Et dans cette étude de cas prolifique, The Night Of va déchiffrer tout cet univers avec une maitrise assez inhabituelle, une aisance à dévisager la moralité, tant sur le fond que sur la forme mais qui malheureusement va se révéler bien trop scolaire et sage à bien des égards.

Marchant dans les carcans de mastodontes tels que Oz ou The Wire, The Night Of ne fait pas forcément le poids en comparaison de ses influences même si elle regorge de détails sociétaux fascinants et d’une personnalité qui lui est propre : notamment par le biais de sa réalisation proche de ce que peut faire Steve McQueen avec Hunger et Shame (sans le côté doloriste) qui s’entoure d’une photographie majestueuse et qui arrive à capter l’indice de l’espace et des détails portraitistes. Alors que des séries comme The Killing demeurent humbles dans leurs intentions et suivent un chemin bien déterminé sur le long terme tout en s’appuyant sur ses forces, une création comme The Night Of, qui n’accouche que de 8 épisodes, se veut au-dessus de la mêlée et affiche une grande ambition.

Dans son développement, The Night Of n’arrivera jamais à retrouver la force de son pilote et sa minutie timide mais terriblement efficace. Car malgré cette courte durée, The Night Of s’essouffle dans la puissance viscérale de son propos naturaliste, a parfois du mal à doser ses investigations, à donner du coffre à des personnages à l’archétype connu et diverge sur des procédés et des thèmes qui auraient mérité un travail de fond plus conséquent : comme ce thème qui veut montrer que la prison vous change un homme. Le passage de Nasir Khan de proie fébrile à quasiment chef de meutes s’avère bien rapide dans son cheminement pour nous faire ressentir les réelles perturbations psychologiques du personnage.

Un peu l’image de toute cette partie carcérale : qui regorge de personnages forts (Freddy), de moments opaques (le suicide), de dialogues intelligibles (Nasir et Freddy) mais se vautre dans un classicisme pas déplaisant mais pas assez imposant dans sa montée en tension et dans l’emboitement balisé de ses étapes (arrivée, protection, service, statut, privilège, amitié virile). Pour colmater les brèches d’une enquête parfois balbutiante et prise par-dessus la jambe par les officiers de police qui prendra sa vitesse de croisière durant les derniers instants de la série, The Night Of s’appuie sur son montage adroit dans sa capacité à recouper les indices malgré un inspecteur qui occultera de nombreux aspects de l’enquête car bien trop sûr de la culpabilité de Nasir Khan.

Derrière les trous béants de l’enquête, en proie à certaines incohérences dans le récit, c’est aussi le miroir du système judiciaire parfois arbitraire et humain qui se referme sur un homme. Dans cette perspective de faire rejoindre l’infiniment grand à l’infiniment petit, dans ce jeu du chat et de la souris, The Night Of n’a pas qu’un seul cheval de bataille et fait cohabiter deux choses : chercher les preuves de la culpabilité ou non de Nasir Khan et les méfaits du système judiciaire sur l’homme qui fait de la présomption d’innocence une notion obsolète.

Dans son ambiance sombre et parfois oppressante, The Night Of regorge de beaux moments humains : comme ce sublime plaidoyer de Stones face à face avec le jury ou ce duel entre le procureur et Nasir qui se finira par les larmes de son avocate. Pourtant ce n’est pas dans cet exercice là que l’on attendait la série qui privilégiait la froideur et la mise en recul plutôt que l’empathie émotionnelle et à moindre mesure se révèle parfois grossier dans son cheminement et la cartographie de toutes les strates de l’univers juridique mais passionnant dans ses confrontations humaines.

Dans sa dernière ligne droite, dans sa finalité pessimiste, The Night Of se fait digne et fiévreux dans ses diatribes, garde les pieds sur terre et avance à visage couvert : toujours avec cette envie de ne pas donner une sentence claire ni un futur clairvoyant mais de montrer que dès l’ouverture du mécanisme, ça colle à la peau jusqu’à la moelle.

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