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Avis sur Watchmen

Avatar Sergent Pepper
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Voir Lindelof de retour à la série après Lost ou The Leftovers pour un univers aussi riche que celui des Watchmen est forcément excitant. On sait en effet à quel point ces comics apportent leur lot d’originalité et de vision décapée par rapport au tout venant du monde des super héros, et après l’expérience ultra graphique de Zack Snyder au cinéma, un nouveau traitement était riche de promesses, d’autant qu’il ne s’agit pas d’un remake, mais bien d’une suite du matériau original, poursuivant en 2019 l’uchronie imaginée par Alan Moore.

On retrouve instantanément, et avec enthousiasme, le talent de Lindelof en matière d’écriture : une exposition savamment lacunaire, des indices disséminés comme de zones narratives érogènes (mention spéciale à toute la présentation du monde de Veidt), et une véritable maîtrise dans la capacité à joindre les éléments disparates. La libéralisation du format de la série lui profite d’ailleurs largement : en optant pour neuf épisodes, il évite les remplissages et les pistes annexes, pour une dramaturgie resserrée, efficace et dense, qui se permet pourtant de multiples sauts dans le temps et les lieux, parcourant sur un siècle une histoire de l’Amérique qui, tout uchronique qu’elle soit, renvoie évidemment furieusement au réel. Car, et c’est là l’une de ses principales innovations, le propos se veut résolument politique, abordant de front la question raciale et remettant les pendules à l’heure dans les ambivalences du défunt personnage de Rorschach, désormais suivi par une horde d’adeptes en tous points condamnables.

Les allées et venues entre passé et présent dessinent ainsi un beau parcours sur la transmission, les silences et les blessures de l’Histoire, dans une fluidité impressionnante (notamment dans l’épisode central sous l’influence de la pilule Nostalgia) qui permet aussi à Lindelof d’exploiter un de ses thèmes de prédilection, celui de la gestion du traumatisme et du deuil. Ainsi de l’histoire centrale d’amour, construite sur la connaissance de sa fin à venir, de l’Histoire écrite dans le sang (Tulsa, 1921, la White Night, ou New York 1985) et des traces qu’elle laisse sur ceux qui l’ont subie, du grand père Reeves à Looking Glass, qui se masque pour mieux se protéger. La question du masque, du costume et de l’anonymat, permet ainsi une réflexion qui centralise toutes les thématiques : la fragilité psychologique, la gestion des passions destructrices, la question de l’apparence, qu’on veuille se préserver face aux autres, ou échapper à la haine de ceux qui pourraient reconnaître en vous la minorité à éradiquer.

Mais Lindelof ne fait pas pour autant un remake de Leftovers, prenant soin de laisser à la direction artistique la manœuvre pour se fondre parfaitement dans l’univers des Watchmen. Hormis les singularités de l’uchronie, où Robert Redford est devenu président et Spielberg a réalisé, en lieu et place de La liste de Schindler, un grand film en noir et blanc sur l’attaque de New York par le calmar géant, on retrouve toute la singularité visuelle de cette dimension : la réalisation est splendide, la photo travaillée à point pour donner un aspect graphique qui, tout en s’éloignant des excès numériques de Snyder, propose une forme de modestie qui ne cède pourtant pas à une ambition réaliste. Le jeu des transitions, par exemple, crée tout un réseau d’échos visuels remarquables, tandis que la pauvreté assumée des costumes (cagoules, masques, capuches) masquant laborieusement les identités cohabite avec une sorte de rétrofuturisme particulièrement savoureux, notamment dans les constructions farfelues de Veidt. Autre atout de maître, la bande originale de Trent Reznor et Atticus Ross (duo à qui on doit les splendeurs des derniers films de Fincher), formidable labyrinthe électro qui parachève la rutilance noire de ce monde parallèle, qui cédera progressivement le pas au lyrisme classique le plus grandiloquent, de Mozart à Strauss.

Tout le centre tardivement dévoilé du récit fait ainsi sens : si la fin du récit reste un peu plus convenue (avec super-méchante sur le point de devenir omnipotente), le cœur des enjeux est ailleurs. Alors que le Dr Manhattan s’est caché dans une enveloppe humaine qui aura oublié jusqu’à son existence, que Laurie ne cesse jamais d’appeler dans le vide son grand amour perdu pour l’humanité, et que Veidt ne trouve pas dans l’utopie d’un monde à sa gloire l’affection tant convoitée de ses pairs, Lindelof l’affirme avec force : il regarde les individus avant les superhéros, les émotions avant les pouvoirs.

Et au fil de ce parcours torturé, il s’agit avant tout de déchirer les surfaces : du sol policé vers la cave des fascistes (non sans humour, d’ailleurs, lorsqu’il s’agit de faire tomber le canapé dans les bas-fonds), de l’atmosphère édénique vers l’espace intersidéral, des portes closes sur les séances de torture, des écrans blancs sur la suggestion hypnotique, d’un corps musclé sur un dieu caché… Sachant que la guérison ne se fera qu’en affrontant la vulnérable et palpitante vérité des êtres : « You can’t heal under a mask. Wounds need air. »

(8.5/10)

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