Ironiquement, ce qui a fait la réputation de la série Adolescence est aussi ce qui la ruine en partie : son utilisation du plan-séquence. Si techniquement le procédé reste impressionnant, qu'il empêche naturellement toute prise de distance, l'échappatoire, et bien que les acteurs ne flanchent à aucun moment, le dispositif montre ses limites après le premier épisode. À force de ne jamais pouvoir couper, la série finit par parler plus qu'elle ne montre : les dialogues deviennent démonstratifs, les personnages verbalisent des idées que d'autres procédés de mise en scène auraient gagné à faire par eux-mêmes.
C'est particulièrement frappant dans l'épisode deux qui se déroule dans le collège de Jamie. On nous explique que l'école ne fonctionne plus, que les élèves n'y apprennent rien, que c'est « un putain d'enclos »… mais on ne le voit jamais réellement : l'établissement n'est filmé qu'au moment où la police y débarque, intervention qui, ironiquement, devient la principale source de chaos dans un lieu sensé déjà l'être. On revient ici aux limites du dispositif : le plan-séquence enferme la série dans le discours au lieu de lui permettre d'observer.
Cette vision très démonstrative du monde contamine d'ailleurs la représentation de toutes les institutions. Là où l'école est montrée comme incapable de remplir son rôle, la police apparaît comme étant irréprochable. Malgré quelques tensions internes, elle ne commet pratiquement jamais d'erreur, agit toujours avec professionnalisme et devient le seul adulte réellement compétent du récit. Ce déséquilibre affaiblit un peu le propos : si la série prétend ausculter un échec collectif, elle distribue pourtant très inégalement les responsabilités.
Cette tendance se retrouve aussi dans l'écriture des adultes. Adolescence semble avoir été conçue pour des parents complètement dépassés par le monde qui les entoure, et tous les adultes du récit vont dans ce sens : ils ne comprennent rien, à croire qu'il n'y a que les adolescents qui utilisent des smartphones et les réseaux sociaux (alors qu'on sait tous que seuls nos darons et les leurs osent encore traîner sur Facebook). Mention spéciale au fils du policier qui doit expliquer à son père (et donc au spectateur) ce que sont les incels, la règle des 80/20, Andrew Tate ou encore la red pill. Quiconque a passé un minimum de temps sur le réseau social de l'enfer ces dernières années n'y apprendra pourtant pas grand-chose (encore plus ceux qui n'ont pas encore osés désactiver ou supprimer leur compte suite à son rachat par un fasciste). Tous ces adultes apparaissent plus ou moins déconstruits, paternalistes, constamment en retard sur leurs propres enfants. D'ailleurs, tous les épisodes s'achèvent sur un adulte dans le cadre, y compris celui qui se déroule dans le collège. Je comprends ce choix, mais ça reste quand même un peu con de les suivre plus que les autres alors que la série s'intitule « Adolescence ».
Reste malgré tout quelques choix intéressants. Une fois le premier épisode terminé, la culpabilité de Jamie ne fait plus aucun doute. La série évite ainsi de devenir une enquête à rebondissements avec procédé farfelu à la clé (et je dis ça alors que je suis fan de Monk et de Détective Conan), préférant s'intéresser aux conséquences du drame et au ressenti de ceux qui restent, principalement le père. Ce dernier étant alors le véritable personnage central du récit, confronté à une question autrement plus pertinente : celle de sa propre responsabilité, de cette violence qu'il portait en lui sans avoir jamais voulu la transmettre à ses enfants.
C'est d'ailleurs là que se situe un autre de mes regrets. Les autres membres de la famille sont laissés de côté, en particulier la sœur. Son rôle de « miroir positif » de Jamie, démontrant que les parents ne sont pas, à eux seuls, les principaux responsables de ce qui est arrivé, aurait pu être renforcé. Cette piste reste malheureusement à l'état d'ébauche, là où elle aurait pu donner davantage de nuance au propos de la série.
Je comprends sans difficulté pourquoi Adolescence a autant marqué : le plan-séquence impressionne, forcément, et donne le sentiment d'assister à quelque chose d'important. Malheureusement, au-delà de la prouesse technique, il ne reste qu'une série qui verbalise beaucoup, observe assez peu et dont le discours, la critique, paraîtra bien familier à quiconque n'a pas découvert internet en même temps que les adultes de la série.