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le 19 mars 2025
SuivreHell like teen spirit
Elle s’appelait Katie. Il s’appelle Jamie. Il a 13 ans et il a tué Katie, cette jeune fille de son collège, de plusieurs coups de couteaux. Cela est révélé et acté à la fin du premier épisode,...
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Les séries, je ne regarde pas : trop chronophage. Netflix, encore moins. Pour celle-ci, le bouche-à-oreille était tel que j'ai décidé de faire une double exception. Sans avoir à le regretter, même si la dithyrambe me semble tout de même un poil excessive.
Il y a une indéniable originalité dans le traitement du sujet. Résumons-le : un ado de 13 ans est accusé du meurtre d'une jeune fille de son collège. Rien ne laissait prévoir un tel acte. Les parents sont effondrés, tout le monde essaie de comprendre. La série va rapidement briser le suspense : c'est bien Jamie qui a tué - même si dans l'épisode 2 l'éventualité que ce soit son copain Ryan sera soulevée. Puisque le crime est résolu, ne reste que la question de la condamnation du meurtrier. La série n'apportera pas non plus cette réponse-là. Une option originale, qui prend le risque de désarçonner le spectateur.
Jack Thorne et Stephan Graham ont choisi d'isoler quatre lieux et quatre moments. Dans l'épisode 1, le commissariat juste après l'interpellation du garçon, dont on suit la prise en charge par la police. Dans l'épisode 2, le collège où va enquêter le traditionnel couple de flics, 3 jours après le meurtre. Dans l'épisode 3, l'établissement psychiatrique où Jamie a été interné, où une psychologue cuisine le jeune meurtrier 7 mois après les faits. Dans l'épisode 4, la maison des Miller, qui permet de montrer l'impact du crime de Jamie sur sa famille, 13 mois après le meurtre. Quatre moments, pour quatre aspects différents de la question, le jeune meurtrier n’apparaissant qu’une fois sur deux (épisodes 1 et 3) tout comme ses parents (épisodes 1 et 4, si l’on oublie la furtive apparition du père à la fin de l’episode 2) et les enquêteurs (épisodes 1 et 2).
L'autre singularité de la série est que chaque épisode est tourné en plan-séquence. Au-delà de l'aspect virtuose qui a été maintes fois salué, ce choix renforce la dimension de tranches de vie qui structure cet Adolescence. Mais ce qui en fait vraiment le prix, c'est la façon de prendre son temps qu'assument les cinéastes - même si je vais par moments aussi le déplorer.
Episode 1 : la sidération
Un début coup de poing. Tout un commando pour aller cueillir cet enfant de 13 ans, comme si c'était un dangereux terroriste armé jusqu'aux dents. Voilà qui commence mal, question crédibilité : car il suffisait de sonner tranquillement à la porte, non ? On a beau chercher, on ne voit pas ce qui justifie une telle violence de la police. Une fois l'oiseau capturé, rien à redire : les policiers se montrent prévenants et doux avec Jamie. Celui qui morfle, c'est le père, qui ne peut pas y croire. "Je ne te poserai la question qu'une fois : as-tu quelque chose à voir avec cette affaire ?" lance-t-il à son fils, espérant qu'une formulation aussi solennelle incite celui-ci à dire la vérité. Raté. Plus dure sera la révélation, lorsque le père visionnera le film capté par les caméras de surveillance identifiant Jamie. Il a poignardé sauvagement son amie Katie.
La réussite de cet épisode repose beaucoup sur le jeu de Stephen Graham. Il s'insurge contre l'obligation faite à Jamie, confirmée par son avocat, de se déshabiller entièrement. Cette fouille intrusive est laissée complètement hors champ, la caméra captant en gros plan la réaction de son père. Et ça dure. Idem pour la prise d'empreintes : les cinéastes n'ont pas cherché à l'écourter pour donner du rythme. Voilà qui est rare et précieux.
Episode 2 : l'enfer du collège
"Ce sont des endroits qui puent" lance la sergente à son collègue et supérieur. En effet : harcèlement, masculinisme, obsession de la "popularité", irrespect des adultes, n'en jetez plus. Apparemment l'uniforme ne garantit pas un ordre sain.
Pour accentuer cette oppression, le scénario a imaginé que le lieutenant Bascombe a dans ce collège un fils adoptif - ou un beau-fils ? Celui-ci est un vrai souffre-douleur. On ne se gêne pas pour l'humilier devant les adultes. Le bouc émissaire est intelligent : c'est lui qui révèlera à son père adoptif que toute l’affaire est sous-tendue par les réseaux sociaux. Katie, en effet, a sous-entendu, à coups d'emojis chargés de symboles, que Jamie serait un "incel" - un célibataire involontaire, un gars qui n'a aucun succès avec les filles. Bascombe tient son mobile.
Ne manque plus que l'arme du crime. C'est en interrogeant Ryan, l'un des deux bons copains de Jamie, puis en le coursant puisqu'il a tenté de s'échapper, que Bascombe va découvrir que le garçon a fourni le couteau. Fin de l'enquête, on a tout ce qu'il faut.
Ce n'est pourtant pas tout, car Graham et Thorne ont introduit un personnage qui n'était sans doute pas indispensable : Jade, la meilleure copine de Katie, une Noire qui va agresser verbalement les flics avant de s'en prendre physiquement à Ryan, qu'elle pense coupable. Le défaut de la série, c'est son côté tire-larmes : l'entretien d'une enseignante avec Jade, sur le point d'être sanctionnée pour son accès de violence, tire un peu trop sur la corde sensible. "C'était la seule qui me comprenait... qui avait une bonne opinion de moi". Une dénonciation du racisme, pour que ça "pue" un peu plus ?
Un autre sujet est abordé dans cet épisode : la sergente Frank (dont j'ai aimé le caractère revêche voire impatient lorsque Bascombe fait copain-copain avec Ryan) explique que ce qui lui déplaît c'est qu'on ne parle dans le collège que du meurtrier. Pas de la victime. Vrai. C'est d'ailleurs ce que fait aussi... la série. Elle aurait fort bien pu se pencher sur Katie, son attitude vis-à-vis de Jamie, sa famille endeuillée. Pour une saison 2 ? Cette déclaration de la sergente colle en tout cas subtilement au choix des scénaristes.
L'épisode se conclut par un plan vu du ciel, cette chose devenue banale depuis qu'il suffit de poser la caméra sur un drone.
Episode 3 : face à la psy
Briony Ariston est la deuxième psychologue dépêchée dans le centre où Jamie a été interné. Par l'intelligence de ses questions, elle va parvenir à déstabiliser le petit criminel. Le garçon sort plusieurs fois de ses gonds, ce qui rend la séance éprouvante pour la jeune femme, qu'on verra simplement reprendre son souffle en fin d'entretien.
Philipp Barentini, qui signe cette réalisation audacieuse, n'a tout de même pas osé le plan fixe sur la durée entière des entretiens. La caméra tourne autour des deux protagonistes, s'attardant sur l'un ou l'autre. Notons le détail du sandwich entamé mais non terminé, symbole d'un Jamie qui se livrera un peu mais pas complètement. Après un accès de violence, Briony sort et décide d'aller observer le garçon resté seul. Comme pour la scène de fouille, la caméra se contente de fixer le visage de la psy en gros plan, alors que le responsable de la sécurité lui fait la conversation. De retour dans la pièce, Briony change de place, adoptant une position moins frontale.
Jamie révèle que son père a toujours voulu faire de lui un sportif. Sans succès, Jamie étant plutôt porté sur le dessin. Le garçon a ressenti qu'il décevait son père lors des matchs de foot auquel il était forcé de participer. Ici s'éclaire, peut-être, le choix de Owen Cooper (étonnant de justesse sur un plan-séquence aussi long) pour jouer Jamie : il ne ressemble pas du tout à son père ! On dirait un enfant de bonne famille alors que ses parents, qu'on croirait sortis d'un film de Ken Loach, respirent le milieu populaire. Ce que j'ai d’abord pris pour une faiblesse pourrait bien être intentionnel : une façon de signifier que Jamie est différent du fils qu'aurait voulu Eddie. L'épisode 4 viendra confirmer cette déception, qui rappelle celle de Giovanni dans La chambre du fils.
La fin de l'entrevue nous le révèle : Jamie a un criant besoin de se sentir, non pas aimé mais estimé. Alors que la psy lui annonce qu'il s'agit du dernier entretien, Jamie la presse de lui dire si elle l'apprécie. Bien sûr, la psy ne répond pas car la question est hors sujet. La détresse du garçon est le moment le plus touchant de la série.
Episode 4 : fureur et regrets
Pourtant l'épisode 4 met le paquet côté tire-larmes. Ce sont les 50 ans d'Eddie. Comme cadeau, notre homme voudrait bien, en plus du boudin noir au petit-déjeuner, un petit coït vite fait dans la cuisine. Mais leur fille n'est pas loin, elle débarque d'ailleurs peu de temps après. L'autre cadeau, c'est un dessin de Jamie. L'autre cadeau encore, c'est un tag sur son van de plombier : "pointeur", peut-on y lire. L’œuvre de gamins du quartier. Eddie, furieux, va se rendre à la "quincaillerie" de la ville pour parvenir à effacer l'inscription infamante puisque le détergent et l'éponge n'y font rien. Avant cela, petit couplet convenu sur les voisins, avides de ragots à colporter.
S'ensuit un long moment au volant, montrant la complicité de cette famille : Eddie et Manda Miller s'aiment toujours, ils se remémorent avec émotion le moment de leur rencontre, sur un tube de A-ha. Le but est de montrer que la structure familiale, forte de bonnes bases, a survécu au traumatisme. Si le retour viendra éclairer le sens de cette scène, sa longueur frise tout de même la complaisance.
Il suffit d'un rien pour mettre à mal cette belle entente : déjà, on sentait Eddie prompt à perdre ses nerfs dans la maison des Miller. Là, c'est ce jeune spécialiste du rayon peintures affirmant qu'il est "de son côté" qui va appuyer là où ça fait mal. Une dénonciation du complotisme au passage. Lorsque le père constate que les ados auteurs du tag ont eu le culot de le suivre jusque-là, il perd ses nerfs en s’en prenant à l’un d’entre eux. Quant à la peinture, elle est violemment projetée sur le pan tagué de la carrosserie.
Le retour a une tout autre allure que l’aller : la caméra est passée derrière la famille, et la tache de peinture bleue sur la vitre avant gauche rappelle que la souillure qui touche les Miller ne disparaîtra pas d’un coup de baguette magique. Le coup de grâce, c'est quand Jamie appelle pour révéler à son père qu'il a changé son système de défense : il va plaider coupable ! C'est un monde qui s'effondre soudain pour Eddie : on réalise que, bien qu'ayant vu la vidéo, il ne pouvait croire à la culpabilité de son fils tant que celui-ci ne la reconnaissait pas.
Il n'y aura pas de sortie au cinéma, même si Eddie avait revêtu le beau polo Lacoste que Manda lui a offert et que leur fille s'était mise sur son trente-et-un. A la place un DVD dans le salon, et avant cela une explication, de nouveau trop longue. Comme dans le cas du suicide de son enfant (cf. La Chambre du fils de nouveau), impossible d'échapper à la culpabilisation. Eddie énumère tout ce qu'il a bien fait, mais il ne s'agit que de matériel (l'ordinateur, les Nike, etc.) ou de ne pas reproduire ce que lui-même a subi enfant (des coups donnés par son père). Or, il prend conscience qu’il a voulu plaquer son schéma sur son enfant. Un classique. Le dessin envoyé par Jamie est venu opportunément lui rappeler que son fils était plus porté sur les arts graphiques que sur le sport.
Plutôt que de suggérer qu'ils n'ont rien à se reprocher, Manda affirme que la voie est d'admettre qu'ils auraient pu faire mieux. Intéressant. Dommage que tout cela soit noyé dans les larmes, à un point qui dépasse ma capacité d'absorption. D'autant que ce n'est pas fini : Eddie pose un regard ému sur la chambre de Jamie et pleure à chaudes larmes sur l'oreiller de son garçon. Ouf, générique.
* * *
Je ne regarde pas de séries, mais je subodore qu'il y a là quelque chose de peu commun, si l'on expurge cet Adolescence de quelques lourdeurs et d'effets tire-larmes. Il aborde de nombreux sujets avec une certaine finesse, et surtout en laissant des zones vides. Comme l'écrit joliment Mara Goyet dans le Nouvel Obs : "Dans un inconfort qui est un appel à l'intelligence". Cette seule prise de risque est digne d’estime.
7,5
Créée
le 23 avr. 2025
Critique lue 73 fois
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