After Life est une série merveilleuse parce qu’elle comprend quelque chose de très difficile : le deuil ne transforme pas automatiquement quelqu’un en bonne personne. Tony est détruit par la mort de sa femme, mais il est aussi plein de colère, d’égoïsme, de cruauté et d’une liberté dangereuse de dire n’importe quoi. Ricky Gervais construit un personnage qui peut être un salaud, oui, mais il ne le réduit jamais à cela. Derrière chaque attaque, chaque réplique brutale et chaque geste désagréable, il y a le vide immense de quelqu’un qui ne sait plus comment continuer à vivre.
Le mélange de drame et de comédie fonctionne parce que Gervais ne sépare jamais complètement les deux. Dans After Life, on rit de phrases sauvages, de situations gênantes, de gens absurdes et de personnages à la fois pathétiques et tendres. Puis soudain la série tourne à peine, une vidéo de Lisa apparaît, ou une conversation au cimetière, ou le chien qui regarde Tony, ou une phrase simple, et elle vous détruit. C’est sa force : elle passe de la méchanceté aux larmes sans demander la permission.
Ricky Gervais est immense ici. C’est l’un des grands humoristes actuels, probablement le plus incisif lorsqu’il s’agit de démonter l’hypocrisie, le faux sentimentalisme et la bêtise sociale. Mais ici, il ajoute quelque chose de plus : une vraie vulnérabilité. Tony utilise le sarcasme comme bouclier, comme arme et comme excuse. Il fait du mal parce qu’il est brisé, et même si cela ne le justifie pas, cela permet de le comprendre. La série ne cherche pas à en faire un saint ; elle montre un homme détruit qui apprend, très lentement, à ne pas détruire tout ce qui lui reste.
Le meilleur, c’est que After Life parle du deuil sans en faire une leçon propre. Le deuil, ici, est répétitif, injuste, vulgaire, ridicule et cruel. Un jour, on croit pouvoir respirer, et le lendemain on retombe dans le trou. La série saisit très bien cette coexistence absurde entre le quotidien et l’insupportable : aller travailler, parler à des idiots, nourrir le chien, visiter une tombe, regarder de vieilles vidéos et faire semblant que le monde ne s’est pas terminé alors que, pour soi, il s’est terminé.
Il est vrai aussi que la série a des défauts. Elle souligne parfois trop ses idées, certains personnages secondaires servent davantage de miroirs moraux à Tony que de personnages complets, et quelques phrases semblent écrites pour être partagées. Mais même cela fait partie de sa nature. After Life ne cherche pas la subtilité parfaite ; elle cherche à toucher une fibre très précise. Et elle y parvient. Souvent.
À la fin, ce qui reste, ce n’est pas seulement la méchanceté de Gervais ni son humour brutal. Ce qui reste, c’est l’amour. L’amour perdu, l’amour rappelé, l’amour qui continue de faire mal parce qu’il n’a plus d’endroit où aller. After Life fait rire, dérange et finit par faire pleurer pour tout : Lisa, Tony, le chien, les gens seuls, les petits gestes de bonté. Une très belle série sur le fait de continuer à vivre quand tout ce que l’on veut, c’est rester immobile auprès de ce qu’on a perdu.