Révèle l’entièreté de l’intrigue de l'anime
À l’unisson, le monde et l’être se déchirent dans des cris suraigus et une insupportable douleur, celle du triste accouchement de Rakka des attributs d’une nouvelle existence au milieu d'une réalité parallèle et symbolique post-lapsaire. Une force vitale sans merci fend alors sa peau pour en faire sortir des ailes pleines de sang et de graisse, puis, doucement, un ange caresse ses innombrables plumes et les lave de leur superficielle et organique corruption, comme une mère choie son nouveau-né. Ce qui attend désormais Rakka, c'est la cristallisation de tout ce que son ancien monde avait d’éthéré et d’inintelligible ; ainsi naquit-elle dans la souffrance, ainsi son fatum serait empreint de cette même souffrance.
Si la conscience présente l’heureux avantage d’être pourvue d’un développement encore insuffisant à la naissance et directement au-delà pour appréhender la terrifiante expérience de la vie et en constituer des souvenirs, Rakka se trouve hélas privée de cette indulgence juvénile, car aussitôt abandonne-t-elle son cocon que l’incertitude et la perplexité d’un univers inconnu l'envahissent pour hâter en elle une sombre angoisse incapacitante. Aussi son propre corps est-il doté de deux nouveaux appendices grisâtres inhabituels, d'où l'urgence de s'accommoder à l'altérité de cet étrange corps pour recommencer à vivre et à agir dans cet autre monde.
Alors que d'ordinaire, l'autre monde du genre surnaturel, l'Isekai, constitue la parfaite reconstitution du fantasme de l'utopie vidéoludique, plein à ras bord de magie, d'êtres enchanteurs et de grisants mystères, ce monde-ci, fade et avare d'éléments fantastiques, apparaît pour Rakka avec comme une béance. Dépourvu de tout mythe fondateur ou de toute histoire intelligible, cet univers qu'elle découvre ne répond à aucun fantasme ni ne comble aucun impérieux besoin de réponses, il ne fait que répliquer le caractère inexplicable du monde de sa vie antérieure.
Pourtant, le monde apparaît aussi étranger pour elle qu’elle et ses congénères ne semblent réciproquement incarner une anomalie pour lui. Dans le village maussade et clos où elle vit désormais, les Haibane apparaissent comme des singularités de seconde zone, traitées comme des objets curieux par les seuls résidents légitimes de ces terres qu'impuissante, elle ne peut que contempler. Cette fracture hiérarchique est rendue d'autant plus évidente par la nature communautaire de la Fédération des Haibane : face à l'infériorisation, la forme communautaire constitue autant un rempart de résistance et un lieu de solidarité qu'une forme matérielle de vie imposée par la réclusion sociale des anges, condamnés à un stigmate et à des règles que Rakka ne peut comprendre au sein d'une ville elle-même géographiquement recluse. Ainsi Rakka n'a d'autre possibilité que de trouver sa place dans cette dernière, mais jamais elle ne pourra investir pleinement ce monde qu'elle habite. L'exclusion sociale redouble donc l'exclusion métaphysique : la défamiliarisation par rapport à la société constitue comme un modèle réduit de la défamiliarisation vis-à-vis des structures mystiques du monde. Cependant, leur rapport n'est pas que symbolique : l'enfermement au sein de Glie et l'infériorisation statutaire par rapport aux marchands itinérants procèdent aussi d'une asymétrie dans l'ordre de la connaissance, puisque les marchands masqués semblent posséder cette précieuse connaissance de l'Ailleurs, de l'Outre-Mur, qui retient psychologiquement et existentiellement captifs certains Haibane. Eux possèdent des réponses qu'ils ne livrent jamais aux Haibane, voire qu'ils leur interdisent formellement de tenter de connaître en les éloignant du mur, et ce pour faire perdurer la domination par un certain savoir-pouvoir du mystique. Or tout cela n'est peut-être qu'une apparence de sagesse, car ce que révèlera la confession de Rakka auprès du Toga, c'est que le ciel ne nous susurre aucune parole : tout est déjà là.
Au fil de ses pérégrinations désabusées et de ses découvertes des lois sociales régissant la cité, Rakka réalise peu à peu les inexplicables injustices auxquelles son groupe est astreint en même temps que se vivifie la douloureuse conscience de l’impérieuse nécessité du labeur. Puis, pour la première fois, elle doit se confronter au choix de sa propre définition : puisqu'il faut travailler, quelle fonction sociale choisir ? La réponse à cette question lui permet de se dessaisir d'au moins un peu d'inquiétude devant le vertige de la futilité de sa propre existence, comme si la fonction sociale pouvait, par mauvaise foi, se substituer à une fonction existentielle, mais surtout, elle l'autorise à s’individualiser, à s’extirper du groupe-identité pour s’arroger un moi. Pour la première fois, Rakka enclenche un processus par lequel, au milieu des contraintes et des déterminations qui s'imposent à elle, de sa situation, elle se décide elle-même. Avant cela, le sempiternel doute la pétrifiait, mais elle se révèle enfin à elle-même lorsqu’elle devient la gardienne des racines de ce monde clos, arpentant les plaines du mystique.
Seulement, l’agir ne va pas de soi, car dans l’exil de l’Eden et dans la condamnation divine au labeur, à la souffrance et à la mortalité, l’œuvre semble bien exigeante et longue, et la tâche difficile et hasardeuse. La soustraction au travail n’apparaît cependant guère plus tendre, car le désœuvrement revêt toutes les caractéristiques du sombre abîme de la vacuité et de l’ennui. Ainsi la conscience vacille. Mais son plus grand drame est peut-être de ne pas même avoir la grandeur de sa responsabilité : ainsi nulle part elle ne trouve la sérénité et se voit percluse dans l'immanence.
Alors Rakka et les autres aspirent à un Ailleurs qui les délivrerait, sinon de leur difficile condition socio-matérielle, au moins de leur nausée philosophique, mais face aux impitoyables murs titanesques qui enclosent ce terne village, elles envient les oiseaux qui, eux, déploient librement leurs ailes au-delà de cette prison spirituelle. Elles, au contraire, ne sont affublées pour maigre compensation que d’ailes atrophiées et inutiles, qui entonnent silencieusement un hymne d’une cruelle ironie. Clouées au sol, elles apaisent leurs maux dont l’ignorance est seule mère grâce aux livres de la bibliothèque, faute de mieux, mais demeurent tristement cloîtrées dans cette cage imperméable à la connaissance et à la métaphysique.
Tout, finalement, se passe comme si cette ville emmurée n'était que le reflet du véritable monde, qu'une représentation qui ne pourrait être comprise en elle-même parce que la chose reflétée nous était inaccessible. Néanmoins, au milieu du mystique, c'est-à-dire de ce qui transparaît par bribes cryptées du mystère de l'existence du monde, de cette vie simple et rurale, de cette communauté sororale, il est permis aux Haibane de capter l'essence d'une vie presque humaine, de se créer entre elles une sorte de bonheur. Néanmoins, le spectre de la vie antérieure perdure : il y a là comme un irréductible trouble dans la psyché humaine qui n'autorise jamais complètement l'innocence, une sorte de préfiguration ou d'inquiétude de ce qui est à découvrir, un être-pour-la-disparition, un être-pour-l'Envol.
Un seul être vous manque, et tout est dépeuplé.
Soudain, la disparition de Kuu achève de transformer le malaise de Rakka en désespoir. Le rappel à la mortalité apparaît comme un surgissement traumatique, première fissure d'une expérience au monde déjà précaire. Déjà il y avait en Rakka comme une sombre appréhension, mais à ce moment-là, jamais l’absurde ne fut aussi clair. Sous son crâne règne alors un vacarme assourdissant auquel autrui s'avère sourd. Bien vite le monde se dérobe devant elle et ses habitants n’ont plus l’air que d’imperturbables ombres projetées qui auraient piétiné le sens commun et humain qui nous fait vivre la mort comme un scandale. L'expérience de la mortalité met radicalement en crise notre monde : toutes les certitudes que nous pouvions nourrir à propos du fondement de la vie humaine et de l'idée d'une justice transcendante se trouvent ébranlées par cette irruption, comme si le caractère éphémère de la vie nous était insupportable. Peut-être est-ce parce qu'il y a comme un saut conceptuel trop grand à franchir entre nos états de conscience et nos affects, qui paraissent à notre entendement exprimer des réalités spirituelles, et la matérialité de notre corps, directement rattachée à la mortalité. En fait, l'espace du deuil, espace par excellence de la perte de la foi à cause du problème classique de l'existence du mal malgré l'existence de Dieu, réinstille en nous cette intuition originaire du matérialisme : et si nous n'étions que matière, et si l'agencement de nos cellules n'était qu'un hasard, et si rien d'aussi rationnel que nous ne présidait à nos existences conscientes ? C'est dans cette brèche que flotte l'absurde et auquel l'aspiration humaine au sens donne vie.
Cependant, malgré l'herméticité de Glie à la métaphysique, le mystique parvient à se frayer un chemin : le corbeau, figure funeste, semble incarner un éclaireur vers la voie du cessez-le-feu du champ de bataille métaphysique qui se joue dans l'esprit de Rakka. Sa quête de sens la mène au temple du symbole : un puits sépulcral, l'origine du péché, la matérialisation de tout son désespoir et de cet enfermement dans la culpabilité. C'est dans cette douloureuse confrontation que Rakka rejoue le dilemme hamlétique : faut-il ou non continuer à vivre ? mais est-ce même possible ? à quoi bon tenter de surmonter tant de souffrance ?
Assurément, le monde dans lequel elle se trouve n'a pas la solidité ontologique de la réalité : c'est un lieu transitoire, sorte de purgatoire destiné à faire renouer ses habitants, par la contemplation et la vie communautaire, avec l'expérience humaine, ou bien pour lui pardonner d'être aussi imparfaite voire insupportable.
On a vu dans le squelette du corbeau au fond du puits une révélation sur la vie antérieure de Rakka : le corbeau renverrait à la figure d'un proche qui se serait pour elle sacrifié, réalisation qui lui permet peu à peu de saisir que l'amour et la sollicitude peuvent constituer des raisons de s'absoudre du péché et de continuer à vivre. Cela dit, la représentation du squelette, et du crâne en particulier, évoque aussi la pratique picturale de la vanité, sorte de memento mori qui rappelle la vacuité de l'accumulation de connaissances ou de richesses au regard de l'évanescence de la vie humaine et du fatal destin qui attend les êtres vivants. Le placide regard du crâne agit alors comme un miroir d'une mort à venir, d'une annonciation, et pour Rakka, d'une réminiscence de sa propre mort et de celle de Kuu.
En filigrane se noue pourtant à la vacuité un autre sentiment d’autant plus substantiel qu’il revêt la forme d’une noire somatisation que Rakka porte déjà honteusement en elle. Les regards de ses semblables deviennent alors autant de menaces ; peu à peu, les prémices d’une psychose s’installent et la dangereuse altérité la contraint à la fuite et à la dissimulation. Autrefois, le gris de ses ailes signifiait une sorte de refoulement, une apparence de pureté posée sur un sombre substrat, aujourd’hui leur noirceur la laisse nauséeuse. Ce mal corrupteur n’a alors de cesse de se répandre, il ronge l'être, lui fait sentir que lentement, ses entrailles, semblables à des égouts nauséabonds, déversent leur sang croupissant dans ses douloureuses artères. Ces acides ténèbres disloquent le moindre de ses pathétiques tissus : plus rien d’organique ne réchappe de cette latente torture, seule la honte l'habite. Cette implacable maladie, c’est celle du bourreau, malédiction inhérente à l’individu socialisé, réminiscence d’un abstrait péché originel qui gangrène sans relâche les rapports à autrui et se propage, telle une métaphorique épidémie, ainsi que le décrit Camus dans La Peste :
« Depuis, je n'ai pas changé. Cela fait longtemps que j'ai honte, honte à mourir d'avoir été, fût-ce de loin, fût-ce dans la bonne volonté, un meurtrier à mon tour. [...] Oui, j'ai continué d'avoir honte, j'ai appris cela, que nous étions tous dans la peste, et j'ai perdu la paix. Je la cherche encore aujourd'hui, essayant de les comprendre tous et de n'être l'ennemi mortel de personne. Je sais [...] qu'il faut se surveiller sans arrêt pour ne pas être amené, dans une minute de distraction, à respirer dans la figure d'un autre et à lui coller l'infection. [...] D'ici là, je sais que je ne vaux plus rien pour ce monde lui-même et qu'à partir du moment où j'ai renoncé à tuer, je me suis condamné à un exil définitif. Ce sont les autres qui feront l'histoire. »
Il y a là une douloureuse sentence : agir dans le monde, se trouver en rapport avec autrui, c'est toujours prendre le risque d'infliger une blessure, de causer le mal, et donc en retour, de subir le courroux de sa conscience, à savoir la culpabilité. Il faut une vigilance extrême, un effort sans cesse renouvelé pour limiter du mieux qu'on peut le mal qu'on inflige à autrui sans le vouloir. L'exil peut alors prendre l'apparence de la seule solution, radicale, pour mettre fin à cet angoissant danger, mais il s'agit à bien des égards d'une fuite de ses responsabilités humaines envers autrui, d'une cessation de la lutte pour maintenir l'harmonie sociale. Il faut alors pour Rakka avoir recours à l'intercession de la figure presbytérale, figure de la sagesse mystique, pour comprendre qu'une fois le péché reconnu, autrui est l'intermédiaire indispensable de sa propre rédemption. Dans un tableau à la composition symbolique et à l’allure d’un léger clair-obscur, Rakka, sorte de malheureux sujet biblique qui porte la canne de l'infirme, comprend comment elle peut se rendre digne d’aspirer au bonheur.
Quelque chose, néanmoins, interpelle, dans le conseil proféré par le Toga, ce simili-prêtre : si vraiment une transcendance régissait l'univers, et si vraiment c'était elle qui jugeait de notre moralité, alors autrui ne pourrait être l'étape finale du processus de pardon de Rakka. On a pu dire, avec la Réforme notamment, que la foi était chose intérieure et intime, que le rapport du croyant à son Dieu était avant tout un rapport d'une personne humaine à la transcendance. Pourtant, une religion sans rituels et sans collectivité religieuse n'est plus une religion : c'est donc que le lien social, par la foi, est l'essence du religieux, ce qui est d'autant plus frappant que la morale, originairement guidée par ce dernier, constitue le principal ordonnateur des rapports que nous avons avec autrui. Si donc le pardon doit nécessairement en passer par autrui, c'est peut-être que la religion réalise l'une de ses indispensables fonctions, à savoir nous épargner du sentiment de l'absurde, non pas via le postulat de l'existence d'une transcendance, chose intangible qui résiste difficilement aux deux problèmes empiriques que sont l'absence de Dieu et le mal dans le monde, mais via les rapports de pardon, de reconnaissance et de solidarité qu'elle permet de nouer avec autrui. En effet, c’est bien dans l’entraide et l’amour que les Haibane peuvent tenter d'atteindre une douce joie de vivre. Peut-être la chaleur d’une telle tendre communauté représente alors l’unique moyen d’un apaisement de la perplexité philosophique et de l’étrangeté inhérente à un monde qui existe sans jamais que nous puissions savoir pourquoi.
Or franchir l’épaisse frontière de l’individualité ne va pas de soi, et ce d'autant plus lorsque la honte érode la possibilité même d'être regardée sereinement par autrui. De ce point de vue, ce qui rapproche le plus profondément Rakka de Reki, au-delà du péché, est bien cet enfermement en soi, symptôme de l’humiliation, voire de l’appréhension de l’abandon. Pour elles deux, le lien à autrui semblait rompu, mais tour à tour, elles incarnent progressivement l'une pour l’autre la mère bienfaitrice ou l’enfant affligé et s’élèvent grâce à la pure considération qu'elles se témoignent réciproquement. Aussi ambiguës furent les intentions de Reki, c'est la sororité et la mansuétude qu’elle a su cultiver en la présence de Rakka qui redonnent un sens à sa vie.
Seulement, si ces deux êtres s’opposent, c’est car l’impossibilité pour Reki de se dépêtrer des ronces du malheur et de surmonter le trauma lui est comme devenue consubstantielle. Le péché soustrait au souvenir car refoulé n’est plus qu’une coque corrosive creuse, la culpabilité n’a plus d’autre raison d’être que de simplement persister, mais elle accomplit son œuvre en astreignant son porteur au désespoir et au vice par la corruption du rapport à l'autre. Néanmoins, comme Rakka l’avait compris auparavant, c’est par l’intermédiaire de l’autre qu’intervient l’absolution. La fugace imagerie du suicide se fait nette et déchirante, mais elle est la nécessaire remémoration du chemin d’un soi retrouvé et plus vrai. À la fin du festival, Rakka peut dès lors enfin contempler le ciel avec confiance, comme si une force supérieure s’y trouvait, car la guérison des rapports interpersonnels de Reki et des siens lui a permis d'apprivoiser enfin ce monde, de ne plus le considérer comme une terre d'exil mais bien comme le lieu d'une communion avec d'autres consciences. Elle y célèbre la reconnaissance qu’elle éprouve pour autrui et s’apprête sans le savoir à accepter avec sérénité le deuil de Reki. Dans cette révélation d’une cohérence retrouvée de l’univers, elle peut enfin toucher du doigt ce que promet la religion : la Grâce.
Ainsi, au fil de la réminiscence et de l'exploration de ce monde, les imageries bibliques et les motifs picturaux se succèdent et figurent la guérison d'une âme et sa réconciliation avec elle-même, les autres et le monde lui-même. Certes, dans la confrontation de l’individu à l’altérité, hélas, au-delà même de la rigide cloison qui sépare l’être de ses semblables, demeure l’inexplicable vertige, l’angoisse viscérale de la Chute, que seule la pitié peut entrevoir. Or, puisque la condition existentielle d’autrui est aussi la sienne, alors il faut, sous une même étoile, l’éprouver synchroniquement dans une profonde humanité, seule certitude d’un cosmos sans réponse.
Je sais pourquoi chante l’oiseau en cage.