Anatomía de un instante, minisérie franco-espagnole de quatre épisodes, produite par Movistar+ et Arte, est une adaptation du fameux livre de Javier Cercas consacré à la tentative de coup d’État du 23 février 1981 en Espagne (le titre français du livre est Anatomie d’un instant, qui sera sans doute aussi celui de la série quand elle sera diffusée en France). Présentés au festival Séries Mania de Lille, les deux premiers épisodes donnent la mesure d’un projet délicat : transposer à l’écran un texte qui relève moins du récit que de l’analyse.
La difficulté était grande en effet de traduire en image la subtilité du livre de Cercas, qui multiplie, pour un même évènement, les réflexions, hésitations, doutes, hypothèses, relectures, proprement impossibles à rendre dans une série qui ne soit pas expérimentale… En gros, il fallait passer d’un essai analytique à un thriller, d’une analyse à une dramatisation, d’une problématisation à une incarnation émotionnelle.
On doit la réussite de cette adaptation à la maitrise de la construction dramatique dont fait preuve Alberto Rodríguez, son réalisateur. Ce dernier suit la construction du livre de Cercas, en centrant la narration successivement sur les trois grands personnages historiques que sont Adolfo Suárez (président du gouvernement espagnol), Santiago Carrillo (secrétaire général du Parti communiste espagnol) et Gutiérrez Mellado (haut-gradé militaire alors premier vice-président du gouvernement) – les seuls à ne pas s’être couchés sous leurs sièges quand ont retenti les coups de feu dans l’hémicycle du Congrès où étaient entrés les putschistes conduits par Antonio Tejero. Dans Anatomía de un instante, cette articulation entre les évènements historiques et leur contextualisation biographique permet une narration dramatique construite autour de ces personnages, respectivement héros des trois premiers épisodes (le dernier portant, comme chez Cercas, le titre Todos los golpes del golpe – Tous les coups d’État du coup d’État).
L’essentiel de ce que Cercas apportait demeure, à savoir une distance critique avec l’histoire et sa fabrique, sans doute en raison du choix d’une voix off qui, souvent en décalage avec les images montrées à l’écran, crée une sorte de distance qui évite de sombrer dans la facilité narrative. On n’est clairement pas dans la fiction, même si la liberté prise par les scénaristes et le réalisateur pour humaniser les personnages historiques dans des scènes d’intimité entre eux qui ne sont sans doute pas toutes issues de sources attestées, peut parfois être excessive, laissant s’installer le risque d’un triple biopic complaisant. Mais le risque est presque toujours déjoué par le choix d’une narration qui multiplie les allers-retours entre les périodes et évite toute tentative d’héroïsation des personnages au-delà de leur comportement héroïque le jour du putsch, en montrant les motivations personnelles de chacun d’eux, qui les rendent tout simplement humains.
À défaut de pouvoir restituer toutes les incertitudes du livre, la série en conserve au moins l’enjeu essentiel : montrer que cet instant, devenu fondateur, reste indissociable des récits qui l’ont construit.