5
le 30 nov. 2021
SuivreOui, c'est beau
Claque visuelle, j'admire et j'apprécie le superbe boulot de storyboarding et de direction artistique. Les personnages sont tous magnifiques, les environnements sont beaux et les plans...
Bon qu'on soit clair, sur les aspects techniques, visuels, artistiques, j'ai quasi rien à reprocher à Arcane. Si je devais noter, ce serait un 9.5/10 constant, du premier épisode de la saison 1 au dernier de la saison 2.
Au niveau de l'écriture, à part une fausse note par-ci par-là, pendant toute la saison 1 et les premiers épisodes de la saison 2, on était sur un net 8, même s'il fallait reconnaitre une tendance à l'intrigue de rusher sa mère là où clairement bien des épisodes auraient gagné à être dédoublés.
Ce qui a vraiment abîmé ma vision de la série, ce sont les derniers épisodes de la saison 2. Je préviens que je vais spoiler comme un cochon donc juste lisez pas la suite si vous ne voulez pas savoir.
Que l'un des derniers épisodes soit littéralement A Christmas Carol version SF, à la limite, pourquoi pas, même si c'est tellement devenu un lieu commun que ça soûle un peu.
Que l'un des personnages principaux (Caitlyn) change d'alignement comme de chaussettes, à la limite, en soi, ça... passe. Tout juste mais bon. Ce qui est déjà plus gênant c'est qu'on présente une technofasciste bourgeoise qui envoie des death squads gazer et assassiner les leaders d'une population en situation d'apartheid (un développement beaucoup trop crédible en 2024 hélas) comme une héroïne tragique, réformée par la série grâce à sa sexualité. Gênant pour tout le monde cette histoire.
Ce qui est gênant surtout c'est d'éliminer en trois épisodes et demi l'ensemble de la complexité de l'univers présenté dans le reste de la série pour se focaliser presque exclusivement sur l'interpersonnel. Est-ce que c'était prévisible ? Bien sûr. Ce genre de pirouettes, c'est typique d'un médium qui cartonne et doit fédérer un large public. On se donne des airs profonds, et puis on sort un méchant dieu de machine et de magie (littéralement) qui va servir à fédérer tout le monde comme ça on "sauve" les héros, les marques, de tout ce qui pourrait édenter leur image (comme, au hasard, une exploitation tellement violente qu'elle cause une guerre civile et des crimes de guerre dans son sillage, pourtant visiblement thématisée dans la série). Et je ne pense pas que ce soit un revirement de dernière minute, beaucoup de choses semblaient déjà annoncées dans la saison 1 : le retour du paternel sous une autre forme était obvious dès sa disparition du scénario (or c'est son retour qui initie le changement de propos de la série), tout comme les pouvoirs mystérieux de celle qui a manipulé une ville entière et ses bourgeois pour la gloire de son clan à n'importe quel coût et dont le dos s'est mis à briller comme un sapin de Noël dès qu'une roquette l'a approché. La série est bien écrite, sans le moindre doute, mais ses faiblesses font nettement partie de son projet initial. Si les derniers épisodes abîment tout le world building et character development, c'est parce qu'au fond tout ce qui a été amené plus tôt comme contenu, ce n'était rien d'autre qu'un prétexte pour faire interagir les héros dans un cadre relatable pour le spectateur.
Alors fallait-il attendre autre chose d'une série à grand budget ? Non, évidemment. Pas dans notre système économique, et encore moins dans le contexte de crise actuel. Et certainement pas dans une série dérivée qui assez explicitement sert à vendre encore plus de produits dérivés avant tout.
Alors on trouve des échappatoires pour que le propos semble sérieux, que les personnages semblent complexes, tout en gommant toute subversion : le révolutionnaire avec un rêve ? Un drug overlord sans pitié qui finit puni pour ses crimes. Son ancien pote social-démocrate qui construit la communauté en fricotant avec les fonctionnaires publics ? Victime d'une tragédie, il n'est même plus capable d'articuler sa vision du monde (qui était de toute façon condamnée depuis le début lol). Le conseil corrompu qui tire son opulence de l'exploitation systématique du peuple et de l'environnement et qui est à l'origine d'absolument tout ce qui ne va pas dans cette ville ? Bah ils sont pas si méchants que ça en fait, ils sont surtout présentés comme des naïfs qui finissent par atterrir du bon côté de la barrière contre les méchants sortis de nulle part. L'héroïne victime de toutes les injustices qui sombre dans la folie mais non seulement trouve une rédemption, mais en plus pardonne à ceux qui ont tenté de l'exécuter et se transforme même en protectrice des opprimés et symbole de la révolution ? Elle n'échappe pas à son destin christique de mourir pour quelqu'un d'autre, sa soeur qui jadis tenta de l'abattre pour l'amour de sa copine fasciste et classiste. Oui je sais elle n'est sans doute pas morte. Mais puisque la série est finie, peu importe, et puisque maintenant qu'on a foutu trois prolos dans le conseil pour servir de social-traitres, tout est bien qui finit bien, l'exploitation n'existe plus, la violence policière non plus, l'influence factuelle des clans riches non plus...
Ce qui est gênant c'est qu'avec cette fin il est impossible de prendre l'ensemble des enjeux de la série au sérieux vu qu'on nous a clairement dit qu'ils étaient triviaux. La descente aux enfers de Caitlyn et Vi ? Elles ont changé d'avis et elles sont mignonnes ensemble donc ça va. Même le docteur Mengele de Wish qui a littéralement orchestré un massacre d'innocents pour se faire remarquer par le pouvoir, apparemment c'est pas si important.
En fait ce qui est intéressant là-dedans, c'est qu'on touche précisément à la raison pour laquelle je suis extrêmement méfiant de toute représentation politique en fiction, et même plus largement de toute fiction qui se présente comme engagée. L'industrie du divertissement est là pour faire de l'argent, pour enfermer le consommateur dans une boucle de produits à acheter et consommer. Se présenter comme un médium engagé, dans ce contexte, c'est subordonner le propos socio-politique à l'impératif de divertir, c'est le rendre inefficace, inoffensif. On respecte un cahier des charges : on met deux lesbiennes pour s'attirer les faveurs d'un certain public et dans le même temps on leur fait commettre des crimes de guerre contre une population opprimée, et au fond ce n'est pas grave parce que c'est juste de la fiction. On prend des personnages et des situations qui produisent de l'engagement (autant au sens publicitaire que politique), on utilise cet engagement pour vendre, et au final rien ne bouge, et c'est bien normal car l'intention n'a jamais été de faire bouger qui que ce soit ou quoi que ce soit, mais effectivement de vendre.
Du coup voilà, arrivé à la fin du dernier épisode, tous les personnages qui restent (à part Ekko qui n'a toujours pas pris son réel envol hormis être le deus ex machina qui fait avancer l'intrigue quand il y a besoin) sont teubés et ont commis des atrocités irréparables mais n'ont jamais eu à se remettre en question. C'est un peu comme les fins de Game of Thrones ou de la dernière trilogie Star Wars : on dynamite tellement les enjeux que l'image de tout le reste en ressort abîmée, que ça relativise l'intérêt de l'ensemble. Dommage.
Reste les prouesses techniques et la qualité du produit fini, Fortiche a tout fait pour que son bébé soit un événement pop culturel et c'est le cas, indéniablement.
Créée
le 29 nov. 2024
Critique lue 238 fois
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