Baron Noir
7.4
Baron Noir

Série Canal+ (2016)

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Attention spoilers


Sortie en 2016, période charnière de la politique française, ne serait-ce que parce qu'elle marqua ce tournant, cet arrêt du long « combat UMPS » au profit de celui opposant une certaine vision du centrisme à l'extrême droite, on peut dire que la première saison de Baron noir n'aurait pas plus mal tombé. Et effectivement, cela se reflète dans la série à travers l'un de ses personnages principaux, en l'occurrence interprété par Niels Arestrup, Francis Laugier. Étant davantage mitterrandien qu'hollandiste, incarnant cette vision d'homme fort du PS qu'aucune personne de ma génération n'a jamais connu ni même imaginé (inutile d'évoquer le niveau actuel du Parti), force est de constater que ce sont des mots comme archaïsme ou obsolète que d'autres comme modernisme et renouveau qui viendront se loger dans la tête du spectateur d'aujourd'hui.

Cela ne rend pas cette première saison inintéressante pour autant, loin de là (autant le dire de suite, c'est même ma préférée) : les auteurs ayant réussi à mélanger le neuf avec le vieux justement, à s'inspirer d'événements survenus dans les années Mitterrand d'une part, d'où l'existence d'un personnage tel que Laugier justement, et à se rapprocher de figures ayant émergé dans les années 2010 d'autre part. Ainsi, le personnage de Philippe Rickwaert (Kad Merad) est inspiré par Julien Dray, Le Soir ayant même affublé le bonhomme de ce nom-là suite à son influence dans une grève des infirmières contre le gouvernement de Michel Rocard, et dans une moindre mesure Jacques Pilhan et Jean-Christophe Cambadélis. Toujours concernant le Philippe Rickwaert de la première saison, si l'association bleue de travail et Assemblée renvoi forcément à Patrice Carvalho, il est à noter aussi que l'opposition des lycéens à la réforme scolaire renvoie quant à elle au mouvement de 1990 après le viol collectif d'une élève de 15 ans : Nasser Ramdane-Ferradj ayant quant à lui inspiré le personnage de Mehdi Fatani. De l'autre, plus proche de l'époque entourant la sortie de la sortie, Amélie Dorendeu et Cyril Balsan s'inspirent, de très loin certes, d'Emmanuel Macron et de Manuel Valls. Il y a des points communs entre les personnages et leur modèle, mais ce n'est pas grossier… contrairement, autant le dire tout de suite, à ce que feront les deux saisons suivantes, notamment en intégrant Michel Vidal (François Morel), Lionel Chalon (Patrick Mille) et Stéphane Thorigny (Pascal Elbé) : le premier étant une caricature ridicule de Mélenchon sans aucune subtilité, le second le méchant homme politique d'extrême droite sans aucune nuance ni crédibilité et pour le troisième, un autre Macron bis., mais cette fois-ci en insistant bien sur le rassemblement droite/gauche, au cas où on serait trop con pour ne pas avoir capté lors de la première saison… tout en tentant une courageuse pirouette en faisant dudit personnage une sorte de gars assez baraque qui ne fait que vociférer, le rendant tout sauf crédible. Bref, on verse de plus en plus dans le caricatural, limite dans la fanfic par moment, au fur et à mesure des saisons.


Et justement, il va falloir que je parle des saisons 2 et (davantage) 3. J'aurais moins de truc à dire sur la deuxième car je trouve que c'est la plus légère, la plus anecdotique, des trois : ça parle du communautarisme islamique, du basculement vers la droite du gouvernement, du déjà vu dans ces cas-là, même à l'époque de la diffusion de la saison. Surtout qu'à côté de ça, cette même saison 2 a tendance à abandonner certaines de ses intrigues, de ses enjeux… ou les introduire pour une réexploitation dans la saison 3 (l'exécution des fichés S). En d'autre terme, à partir de ce moment-là la série suit l'élévation de Rickwaert : après nous l'avoir présenté comme étant le partenaire privilégié du prochain Président dans la première saison, il commencera au plus bas lors de la seconde, le suivant pour des séquences moins importantes… un peu comme quand dans God of War on perd tous nos pouvoirs après l'introduction (désolé, c'est le premier exemple qui me vient en tête).

Parce que c'est avec la troisième saison que tout s'accélère, qu'on arrête de suivre le Rickwaert de l'ombre pour celui dont l'objectif est d'être élu Président. On y suit donc la progression du personnage à travers le Parti Debout le Peuple, sorte de France Insoumise caricaturale, l'exploitation de ce parti afin d'arriver à ses fins. Malheureusement, cette saison 3 exclut l'un des personnages les mieux écrits de la série, Cyril Balsan (Hugo Becker), sorte de type venant de la gauche et qui fini par quitter la politique, entre autres, après s'être rendu compte qu'il s'était trop droitisé, et ce, dès le deuxième épisode. Elle s'engouffre aussi un peu trop dans la proposition d'Amélie Dorendeu de mettre fin au présidentialisme. Déjà parce que c'est assez confus dans la manière de nous la présenter, ensuite, car je ne vois pas pourquoi les français voudraient mettre fin au présidentialisme si c'est pour remettre ce pouvoir à l'Assemblée sans autre changement concernant la Constitution, enfin parce qu'on n'y croit à aucun moment : difficile d'imaginer qu'une telle proposition puisse être adoptée, ne serait-ce que parce que la série suit l'actualité de la politique française, mais aussi car c'est un peu le but de la saison non ? Faire de Rickwaert le prochain Président.

Plus audacieux, les showrunners de Baron Noir ont surtout tenté avec cette saison 3 un audacieux coup de poker en faisant de « l'antagoniste » de celle-ci Christophe Mercier (Frédéric Saurel), une sorte de croisement entre Étienne Chouard et le cliché d'un gilet jaune. Et justement, si je parle d'antagoniste, ce n'est pas par hasard, car c'est avec l'arrivée de Mercier, et plus précisément avec les deux derniers épisodes de la série, que tout va s'emballer et que les auteurs derrières celle-ci vont commettre l'une de leur plus grosse erreur : faire de Rickwaert le héros de la série. Difficile pour moi de faire du baron noir, de celui qui exploite tout le monde pour arriver à ses fins, de celui qui n'hésite pas à trahir, à appeler à la violence, à envisager de casser des urnes et qui a aussi, je le rappelle, du sang sur les mains (tout du moins indirectement), difficile pour moi d'avoir de l'empathie pour celui-là. Pourtant, c'est ce qu'ont tentés Benzekri et Delafon : une fois arrivé aux derniers épisodes, le ton change drastiquement, la mise en scène accompagne Rickwaert, tous les personnages de la série le suivent miraculeusement, le rythme n'est plus le même, on est dans une autre série quoi. Rickwaert finit par devenir le candidat de la gauche unie suite à la destitution de Dorendeu et coiffe Mercier au second tour de moins de 2% : digne d'un scénario de film américain. Je ne sais pas jusqu'à quel point on peut imputer la faute à Thomas Bourguignon, réalisateur des quatre derniers épisodes, mais force est de constater que ça coince davantage avec son arrivée dans la série (déjà que ç'avait commencé à coincer avec le départ de Ziad Doueiri durant la deuxième saison). Dixit ses créateurs, ils ont intentionnellement « doublé le nombre de rebondissements ». Pour le coup, je crois qu'ils auraient gagnés à ne pas oublier qu'ils tournaient une série politique et non un épisode de Plus belle la vie : le spectateur méritait mieux.

Très franchement, je ne retiendrai pas grand-chose de cette saison 3. La séquence du « brun et du rouge » à la rigueur, et encore. La reprise de L'appel du Komintern fait tache au milieu de tous ces costumes, de tous ces bourgeois, mais tout laisse à penser qu'elle doit être prise au premier degré… difficile pour moi de prendre des sociaux traitres au sérieux, bien que je ne sois pas surpris de les voir accaparer des chants qui n'appartiennent pas à leur histoire politique. Un passage révélateur de ce qu'est la saison 3 en somme.


Fiction oblige, il se passe plus de trucs dans la série que dans notre monde de la réalité véritable, les politiques ont plus d'ambitions : Laugier tente une audacieuse réforme scolaire en première saison, Dorendeu tentera quant à elle le fameux coup du Françallemagne puis de supprimer l'élection Présidentielle au cours de son même mandat. Malheureusement, fiction oblige encore une fois, la justice semble mieux fonctionner dans la série de Canal +, ce qui fait que Rickwaert finira en prison à la fin de la première saison (seulement 2 mois, fallait être un peu réaliste quand même). Dans la même logique, les politiques au pouvoir prennent davantage conscience de leurs erreurs, ce qui explique la démission de Laugier à la fin de la première pour des raisons qui tueraient de rire Macron. Dans la même veine, mais en encore plus grossier, Dorendeu fera en sorte de se faire destituer afin de pouvoir faire élire Rickwaert Président avant de se suicider… sans commentaire, on sait que c'est complètement con rien qu'en le lisant.

Cela n'empêche pas que Baron noir a, par moment, devancé la réalité. Les frictions concernant l'union de la gauche, l'invention de la NUPES (avec la volonté d'inclure « écologique et sociale » dans le nom) puis son éclatement et l'absence de candidature unique à gauche. Le tournant à droite d'Emmanuel Macron (même si ça reste très gentillet par rapport à la réalité), la porosité entre le RN et LR, et d'une certaine manière, Patrice Vergriete, maire de Dunkerque, ancien du PS, devenu ministre de Macron.

Bon après, je dis ça, mais vous connaissez le proverbe, « même une horloge arrêtée donne l’heure juste deux fois par jour », et cela n'empêche pas Baron noir de se « rater » à plusieurs reprises. J'y reviens, mais le coup du « candidat populiste confus qui veut changer la démocratie et qui arrive à atteindre quasiment 50 % des voix », encore aujourd'hui, ça relève purement de la fiction. Par corolaire, la présence des trois blocs fut bien plus éphémère dans la série que dans la réalité. Encore une fois, il s'agit de défauts inhérents à la saison 3. Saison 3 qui donne très souvent l'impression que les réalisateurs ont tenté de rattraper le train de la réalité avec beaucoup de retard, pour se ramasser lamentablement une fois arrivés au bout du quai. Ceci dit, force est de constater que c'était quasi mission impossible et prévoir la guerre russo-ukrainienne et surtout, la crise du covid… de là à expliquer l'échec de la saison 3…


À me relire, on pourrait croire que Baron noir est tout simplement une mauvaise série : c'est plus compliqué que ça. Au niveau du rythme, bien que les fins de saisons se révèlent malheureusement davantage rushées que le reste, il faut bien admettre que la série ne perd pas inutilement son temps. Reste à savoir si le spectateur sera prêt à sacrifier de la contextualisation, du blabla et des explications, pour plus de dynamisme. C'est peut-être à cause de ça que j'aurais plutôt tendance à recommander Baron noir à un néophyte, à quelqu'un assez peu tourné vers la politique habituellement. Aussi, Baron noir réussit là où je ne l'attendais pas forcément. Kad Merad ne me paraissait pas des plus crédibles, des plus convaincants, pour interpréter un tel rôle, mais j'ai fini par y croire et adorer détester le personnage. Quoique, maintenant que j'y pense, certes, Kad Merad est loin d'être un mauvais acteur, et c'est le cas pour la majorité de ceux de la série : pas grand-chose à leur reprocher de ce côté-là… par contre, au niveau des personnages qu'ils sont censés interpréter, c'est une autre paire de manches. Le problème quand on construit une série qui gravite autour d'un seul et même personnage, à l'inverse d'un Game of Thrones par exemple, c'est que ça donne l'impression que c'est le seul à réfléchir. Et malheureusement, quand on voit comment sont caractérisés les autres personnages, ça ne fait que renforcer cette impression : le gaulliste est un gaulliste, il y a des types de la gauche molle qui agissent mollement, le gars du RN est juste sournois… bref, les personnages secondaires sont juste des faire-valoir sans cervelle, des sortes de PNJ, qu'exploitera Rickwaert afin d'arriver à ses fins, gonflant la série de facilités plus qu'elle n'en a déjà… et je me rends compte que je viens de revenir sur les défauts de la série, je ne peux pas m'en empêcher en fait.

Ouai parce que finalement, Baron noir, plus j'y repense, c'est quand même une série très moyenne. Je parlais de Game of Thrones un peu plus haut, mais je trouve cette dernière infiniment plus pertinente niveau questionnement politique, à l'échelle macro tout du moins. Dans l'autre sens, quitte à suivre le dernier des connards qui exploitera tout le monde afin d'arriver à ses fins, autant se remater les deux premières saisons de House of Cards, en plus il devrait y avoir un côté méta en revoyant Kevin Spacey dans le rôle.

Bref, en l'occurrence, Baron noir aura été une petite déception chez moi, ayant eu globalement l'impression de voir une fanfic d'un membre du PS qui finit par fantasmer et se masturber sur son propre univers, au point où ç'aurait pu sombrer dans le Smut à la fin que ça ne m'aurait aucunement étonné. Je sais que les créateurs de la série ont annoncé une saison 4 à travers la fin de la première saison de La Fièvre, et autant cette dernière ne m'intéresse pas, autant je reste intrigué par une saison 4, pas parce que j'en attends grand-chose, mais tout simplement pour voir ce qu'oseront imaginer ses créateurs avec celle-ci… une sorte de curiosité morbide quoi.

Créée

le 10 juil. 2025

Critique lue 96 fois

MacCAM

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