Qui aurait pu penser qu'un spin-off de la série Breaking Bad aurait pu être égal à cette dernière, voire meilleur ? En effet, Better Call Saul est une immense série, peut-être plus fine et profonde, plus discrète et patiemment élaborée que son aînée. Elle est déjà surprenante par le choix de son personnage principal : Saul Goodman, petit avocat véreux et sans scrupules, un personnage secondaire servant d'abord de ressort comique dans Breaking Bad. La série, toujours écrite et en partie réalisée par Vince Gilligan avec l'aide de Peter Gould, revient sur les origines du protagoniste. On apprend que ce dernier s'appelait Jimmy McGill et qu'il était un avocat plutôt respectable, mais sans grande envergure. Il est le petit frère d'un grand avocat reconnu, Chuck McGill, dans l'ombre immense duquel il vit, car ce dernier est un modèle imposant et inatteignable pour Jimmy. Souvent méprisé par celui-ci, l'homme cherche constamment son respect, malgré le mépris de Chuck. Au fil de la série, on comprend que Chuck a toujours été jaloux de Jimmy parce que leurs parents donnaient plus d'amour et d'attention au cadet de la famille. Puis Chuck, un être plutôt rigide et guindé, a toujours jalousé la gouaille, l'humour et la décontraction naturelle de son petit frère. Malgré tout, la tendresse de Jimmy portée à Chuck tend vers l'abnégation et le sacrifice. En effet, l'homme plus âgé souffre de sensibilité électromagnétique, l'obligeant à rester cloîtré dans sa vaste demeure dépourvue d'alimentation afin de s'abriter des courants électriques. De ce fait, Jimmy lui sert quasiment de bonniche en lui apportant le nécessaire pour vivre, le temps qu'il puisse se remettre de cette maladie dont on ne sait vraiment jamais si elle est réellement physique ou mentale. De là découle une mise en abyme, celle que Jimmy McGill/Saul Goodman est la série elle-même. Il doit s'affranchir de l'aura écrasante de son aîné pour forger son propre nom et s'imposer.
Un autre protagoniste essentiel est Kim Wexler, avocate travaillant dans le même grand cabinet que celui de Jimmy. Cabinet qui appartient d'ailleurs à son frère et à un autre partenaire, Howard, avocat bouffon et hypocrite au sourire carnassier. Ils forment à eux deux un couple taiseux, mais profondément complice. Mal considérés par la profession, ils règlent leurs problèmes et essaient de s'en sortir par des détours sinueux et des petits jeux menés à tambour battant. Ce n'est pas un couple romantique et romanesque. Au contraire, ils sont filmés dans la trivialité de leur quotidien, à l'instar du rituel de brossage de dents et du visionnage de films classiques en mangeant de la glace. Leur affection n'est jamais verbalisée, mais ils ont un amour infini l'un pour l'autre, malgré une relation qui semble toujours sur le point de rompre. Effectivement, Jimmy a un fort goût pour le jeu, cela appartient intrinsèquement à sa nature, mais il tente toujours de la surmonter avant d'y succomber fatalement. Avant d'être avocat, il était un petit malfrat qui détournait les assurances en se mettant lui-même dans des situations dangereuses afin de toucher les primes liées aux accidents. Ce goût de la truanderie et du risque est une addiction, allant au-delà de l'unique motivation de l'appât du gain, contre laquelle il est en lutte. Surtout, c'est un vice contagieux se propageant d'un personnage à l'autre. Cela constitue le socle relationnel du couple et, par conséquent, leurs mensonges extravagants qui les font concocter des plans jubilatoires se transforment peu à peu en tragédie.
Parallèlement, le spectateur suit la trajectoire de plusieurs célèbres seconds rôles de Breaking Bad. Il y a en premier lieu Mike, avant qu'il devienne le bras droit de Gus. Déjà présent dans Breaking Bad, Mike démontre toute sa loyauté implacable et son code d'honneur. Son attache est d'autant plus forte, car il prend une place conséquente dans la série. Nous en apprenons plus sur son passé douloureux. Ancien policier, il a accepté la corruption, mais cela a eu des conséquences sur son fils, mort pendant son service, car il n'a pas voulu se laisser corrompre. La vie de Mike est donc teintée de regrets et de remords, et son reste de tendresse et d'amour, il le garde pour sa belle-fille et sa petite-fille, seules présences par lesquelles vit encore le souvenir de son fils. De ce fait, la taciturnité et la dureté apparente du personnage sont compréhensibles, mais elles n'enlèvent jamais les qualités humaines de l'homme. Sa droiture et son sens de la parole deviennent des qualités rares dans cet univers hypocrite, obscur, cryptique et composé de faux-semblants. Il parle peu, il agit et, lorsqu'il promet quelque chose, il le fera. Évidemment, il y a Gus, personnage maniaque et vampirique, qui a la volonté de construire le fameux laboratoire et dont la fausseté beaucoup trop polie et maniérée cache une homosexualité refoulée et une profonde envie de revanche contre les Salamanca. À noter plusieurs caméos comme ceux de Walter, Jesse ou Hank.
Des nouveaux personnages apparaissent, à l'image de Varga, petit malfrat d'origine mexicaine qui s'est retrouvé dans le banditisme, ayant suivi ce chemin par facilité ou déterminisme. Il est une sorte de Jesse, mais en bien plus sûr de lui et bien moins torturé. Tiraillé entre la volonté d'avoir un quotidien tranquille dans le garage de son père et se faire de l'argent, peu à peu, il veut se retirer d'un milieu dangereux se refermant sur lui. Nous suivons de façon haletante ses stratégies puis sa cavale, donnant l'espoir qu'il s'échappe avant un baroud d'honneur magistral. Si j'évoque Jesse, c'est par la proximité qu'il a avec Mike. Ce dernier s'attache toujours, tel un père pour des fils de substitution, comme avec Jesse, aux jeunes malfrats qui ont encore le désir et l'espérance de faire une croix sur la criminalité puisqu'il voit en eux des personnes au cœur encore bon. Je peux également citer Lalo Salamanca, neveu d'Hector Salamanca, présent dans la série avant que ce dernier finisse en légume. Lalo est un psychopathe sans pitié et sans âme qui crée une relation d'ennemi juré avec Gus et, en même temps, une fascination réciproque due à leur grande intelligence tactique. Ils sont tous les deux des hommes à l'extrême discipline, mais ils finissent par céder à leurs pulsions destructrices.
Nous comprenons ainsi que Better Call Saul explore un inframonde que Breaking Bad avait à peine caressé. Tout en sachant que le spectateur a vu la série précédente, Better Call Saul déconstruit minutieusement les mécanismes d'écriture de son aînée. En effet, cette dernière s'éloigne des structures plus tendues de Breaking Bad où l'arc narratif se resserrait progressivement jusqu'à un intense cliffhanger. Better Call Saul est beaucoup plus patiente et traite ses séquences comme des blocs qui refusent un rythme frénétique, une continuité composée de dialogues ou encore une narration claire et en droite ligne. Bien au contraire, elle va davantage tisser patiemment sa toile afin de bâtir son édifice sur le temps long et faire ressentir le sentiment de perte qui plane sur l'œuvre. Effectivement, Better Call Saul, malgré sa forme comique associant grotesque, bouffonnerie et canular, reste une tragédie puisque le spectateur connaît le destin de la plupart des personnages et leur finitude. Mais c'est une tragédie plus ouverte et bien plus retorse, nous ne sommes pas enfermés dans un étau de suspense comme dans Breaking Bad. Elle multiplie les entrelacements et les circonvolutions des protagonistes qui se voient potentiellement emprunter plusieurs chemins sans que la série impose un déterminisme auquel ils ne pourraient pas échapper.
Better Call Saul laisse ainsi plus de place à la découverte et à l'imaginaire en construisant un réseau de galeries et de passerelles où les choix et les décisions sont extrêment nombreux. De ce fait, les micro-intrigues se déploient, convergent et se télescopent d'une saison à l'autre avec une clarté phénoménale, sans que jamais cela paraisse artificiel. Bien sûr, nous le devons à l'écriture au cordeau des créateurs, mais surtout à une mise en scène laissant l'espace et le temps d'exprimer tout le talent des comédiens. S'étirant sur une durée inhabituelle pour une série, Better Call Saul s'inscrit dans l'inspiration western de Breaking Bad et ses références, avec un sens similaire du baroquisme et des élans plastiques expérimentaux. Mais la cadette travaille de façon plus conséquente des dynamiques de profondeur, mais aussi de vide, pour mieux révéler la nature des personnages. Le placement des comédiens dans l'espace, les décadrages, le jeu sur les latences, la variation des échelles, le côté comportementaliste, les situations formées par des bribes non expliquées et menées parfois par des personnages mutiques... Tout cela forme le crédo de son protagoniste principal puisque Saul et son super comédien, Bob Odenkirk, jouent sans cesse un rôle et que, pour lui, jouer est une affaire d'espace et de temps. Il doit prendre son temps, savoir où se placer et à quel moment, ménager ses effets et ne pas prendre de vitesse son auditoire. Son génie s'exprime au summum lorsqu'il arrive à faire concorder tous ces petits détails. Sauf que Saul est un parieur compulsif, bien trop bavard, se laissant entraîner par sa gourmandise d'en vouloir toujours plus et par sa passion pour le jeu, comme je le disais plus haut. D'ailleurs, les nombreuses pubs pour l'agence de Saul, faites en système D avec une petite équipe de tournage, sont géniales d'inventivité, d'humour et de mise en abyme.
Par son culot, Saul casse une société aseptisée et lisse, bouffée par son égoïsme, son mépris, ses fausses apparences et surtout par ses propres mensonges. Saul n'est pas dans le jugement, même s'il est opportuniste, sa clientèle est multiple et hétéroclite, voire très douteuse, mais au moins il ne crée pas de barrière entre l'élite et le populaire. Sauf qu'il est un mythomane également et nous comprenons que son génie s'exprime seulement par les petites magouilles, les machinations improbables et les arnaques pitoyables. Il ne peut pas sortir de ses combines de seconde zone, se condamnant lui-même à rester dans la semi-légalité. Par conséquent, Saul ne devient pas iconique comme Walter, il redevient un pauvre type qui doit se cacher comme le montrent les scènes d'ouverture en noir et blanc des épisodes qui dépeignent le quotidien du personnage après la chute de Walter. Travaillant dans une chaîne de pâtisserie, s'invisibilisant sous un énième nom, une moustache et des lunettes, il se replongle dans le petit crime pour redonner du goût à sa vie morne. Toute la fin de la série va traiter de l'après. C'est la saison des regrets dans laquelle Better Call Saul assume son statut de prequel et de suite à Breaking Bad. Le personnage rumine son passé et son existence, liés notamment à la mort d'Howard, qui se fait assassiner indirectement par sa faute et celle de Kim, puis au suicide de Chuck, dû à son syndrome d'hypersensibilité et aux manipulations de son frère pour se venger.
C'est le thème de sa dernière plaidoirie qui assure sa propre défense après s'être fait attraper. Alors qu'il aurait pu continuer de combiner pour s'en sortir, il veut faire reconnaître sa culpabilité auprès de la Loi et pour le seul crime pour lequel il n'est pas jugé, c'est-à-dire la mort de son frère. Il joue, mais cette fois en mettant sa théâtralité au service de la vérité. Surtout, il avait réussi à négocier sept années de prison, mais il préférera prendre la plus lourde peine, la perpétuité, puisqu'il est sûr de reprendre ses activités illégales s'il se trouve de l'autre côté des barreaux. La fin conclut cette rédemption douce-amère. Alors que Kim vient lui rendre visite en prison, le duo partage une cigarette, rituel cher aux deux personnages depuis le premier épisode. Tout est en noir et blanc, excepté le rougissement de la cigarette, une façon de signifier que le désir entre les deux reste intact malgré les épreuves, l'éloignement et la rupture inévitable. Mais c'est malheureusement un amour ne pouvant qu'être insatisfait puisque Saul est en prison, mais surtout parce qu'il ne pourrait que de nouveau la contaminer par son addiction s'il était à l'extérieur. Cela s'exprime par un dernier échange de regards mêlés d'amertume, de compréhension, de tendresse et de mélancolie dans un silence d'une profonde sobriété où chacun se trouve de part et d'autre du grillage de la prison. Certes, Saul va rester enfermé toute sa vie, loin de celle qu'il a toujours aimée pour mieux la protéger, mais il a bien prouvé une chose à son aîné, c'est qu'il pouvait changer.