(Vu le 03/08/26)
Avec cette œuvre fondatrice de la littérature occidentale, Nolan a su rester humble malgré l'ambition du projet, tout en sachant s'approprier l'objet à sa manière et en évitant tout high concept habituel. Nous pouvons dire que L'Odyssée contient toutes les interrogations propres au cinéaste et en forme une synthèse : le labyrinthe mémoriel, le poids fracturé du temps et de l'espace, les traumatismes intimes, l'expérience physique de la guerre, la notion du sacrifice, les ambivalences morales de notre Histoire avec sa dimension eschatologique et l’effondrement à venir de nos civilisations. Ainsi, le film va se pencher davantage sur les aspects liés à la douleur d'un retour qui n'en finit pas, à la responsabilité d'avoir tant rusé pour une guerre si meurtrière et finalement si vaine, à la culpabilité de ne pas avoir enterré convenablement ses camarades ou encore à la difficulté, voire à l'impossibilité, de ne plus être soi-même après avoir vu tant d'horreur. Ulysse n'est plus un demi-dieu éclatant et triomphant, mais un stratège dont le doute perpétuel le ronge et l'use. Dix années de guerre ont transformé l'homme en étranger à lui-même. De ce fait, les regrets, les remords et les choix passés construisent la narration éclatée du film afin de mieux rendre compte du conflit interne de son sujet. Une manière de faire se rapprochant du style de La Ligne Rouge de Terrence Malick, même si ce dernier est davantage plongé dans la grâce et le transcendantalisme.
En cela, Nolan rejoint, d'une autre façon, la construction architecturale en aller-retour et enchâssée du poème d'Homère. Sa vision de l'Odyssée devient ainsi réellement introspective, mais aussi rétrospective. La force vient du fait que le cinéaste arrive à faire ressentir ce temps de la durée, de la fatigue, de la solitude, du vieillissement, de l'errance, tout en gardant un rythme soutenu et un découpage accéléré, mais parfaitement limpide et qui arrive à respirer quand il faut. Tout est épuré, à l'image de l'esthétique qui privilégie la minéralité des éléments, le naturel et la retenue. Par moments, le long-métrage prend des airs d'un Tarkovski ou d'un Kurosawa pour sa sensibilité atmosphérique et sensorielle à la matière. Une scène comme l'élévation du cheval de Troie par les Troyens, pendant qu'Ulysse et ses compagnons se chevauchent l'un sur l'autre dans une pénible attente douloureuse, se trouve similaire à celle de la cloche dans Andreï Roublev, c'est-à-dire dépouillée et concrète dans son imposant labeur.
En effet, Nolan évite les excès pour se concentrer sur une sorte de monumentalité minimaliste et austère, sans lyrisme grandiloquent, puisqu'il normalise volontairement le riche imaginaire d'Homère afin d'être plus réaliste et terre à terre avec les événements principaux de L'Odyssée, qu'il condense sans les amputer. Du moins, il en tire un remarquable résumé en variant les registres : de l'action, à l'épouvante et même à l'horreur. En effet, les monstres, les apparitions merveilleuses, les dieux, les combats et les catastrophes météorologiques divines apparaissent toujours avec une sobriété marquante, une économie de moyens maîtrisée et, malgré la fantaisie peu, voire pas, historique des costumes, le casting de grosses stars américaines et l'anglais moderne des dialogues, une physicalité palpable et une authenticité immersive. Il est intéressant de voir le traitement du mysticisme dans le film puisque celui-ci apparaît avec une étrangeté ne s'éloignant jamais de sa sobriété. Nolan porte un regard sur les superstitions, les croyances et le folklore. Ceux-ci régissent l'état d'esprit des protagonistes et ont un réel impact sur les événements du récit.
Typiquement, la sobriété se voit par les dieux qui n'apparaissent pas et sont là pour exprimer davantage le reflet de la peur et de la culpabilité du personnage, à l'image d'Athéna qui s'avère, dans un twist bouleversant, être la conscience troublée de l'homme. L’œuvre donne ce sentiment mélancolique et crépusculaire que les morts continuent sans cesse d'habiter les vivants. Mais lorsqu'on reste fidèle, telle une Pénélope digne et forte dans son attente et se refusant à croire que son homme est mort, un espoir persiste en dépit des prétendants attendant cruellement l'ouverture pour la conquérir. La notion de compassion, de bienveillance, d'accueil et d'hospitalité (la fameuse loi de Zeus) est centrale dans le récit. Ulysse, lui-même, a malmené cette loi par son cadeau empoisonné censé ramener la paix à Troie et qui a conduit à un terrible massacre. Dès lors, le voyage ne peut pas être celui d'une glorification héroïque, il ne peut qu'être une anti-épopée et un anti-peplum à l'effigie d'un être devant réparer ses traumatismes et recomposer le puzzle de sa conscience altérée afin de retrouver une conscience apaisée.
La fameuse armure tant décriée d'Agamemnon, pour le coup, pas du tout sobre, avec sa forme batmannienne toute chromée, n'est pas absurde. Avec ses airs d'exosquelette et sa colonne vertébrale en or, l'armure renvoie aux haches dans lesquelles doit tirer Ulysse avec son arc pour prouver que c'est bien lui. Agamemnon est un souverain imposteur, prêt à tout sacrifice pour parvenir à ses fins, mais il payera le prix. Il est en quelque sorte fautif du sort d'Ulysse et par conséquent de sa mémoire hantée. De ce fait, en tirant à travers ces haches reprenant la forme de l'épine dorsale de l'armure, Ulysse répare les fractures d'une mémoire fragmentée par sa longue errance et retrouve son identité perdue. La traversée de la flèche marche comme un influx nerveux qui réalignerait la mémoire du personnage puisque la colonne et la moelle épinière sont l'autoroute des transmissions nerveuses vers le cerveau et inversement. Probablement a-t-il définitivement pu parvenir à retrouver une paix intérieure dans un exil vers le soleil et en transmettant son royaume à son fils Télémaque qui a dû se construire en tant qu'homme pendant l'absence de son père. En tout cas, pour sûr, en ayant scruté sa mémoire affligée pour retrouver l'équilibre de sa conscience, ce qui lui permet d'accepter l'humain qu'il est. Peut-être que nos civilisations et leur histoire pourraient faire de même, dans le but de retrouver une paix avec elles-mêmes et les autres.