Mon expérience m’a souvent prouvé qu’il vaut mieux parfois foncer dans le mur pour espérer atteindre le trou.
L’humour de BoJack, à la base, c’est pas vraiment le mien. C’est cynique, parfois gratuit, avec une galerie de personnages tous plus névrosés les uns que les autres. Mais quand on gratte sous le papier, derrière toute cette façade de fonds verts, on trouve quelque chose de beaucoup plus large. Une espèce de comédie acide sur ce truc un peu absurde qu’on appelle communément « la vie ». Vous savez, cette gigantesque sitcom où tout le monde joue un rôle, où chacun essaie d’être le héros de sa propre histoire, quitte à réécrire le script, couper les répliques des autres, ou se contenter de faire de la figuration dans l’existence de ses amis. Sauf que contrairement à Friends, il manque un public et les rires enregistrés. Du coup, c’est beaucoup moins drôle. Et justement, cette distance de tonalité (humour / drame), la série la capte avec une acuité sauvage.
Je continue à écouter des comédies musicales car ça me rappelle le temps où j’étais moins blasé et où je pensais pouvoir tout accomplir, et j’avoue : ça me fait du bien.
Au fil des saisons, on apprend que le rire vient toujours dans un second temps. La série a beau être enrobée de chantilly, on s’avère quand même croquer du wasabi. Il est question d’histoires fondamentalement tristes dans lesquelles le décalage dramatique vient créer un gag, un sas de décompression, pour le spectateur, or jamais dans le récit lui-même. Exemple à l’appui avec la première saison : une idée aussi idiote que trois gamins jouant les adultes sous un costume pour draguer Princesse Carolyn nous laisse entrevoir son profond besoin de fonder une famille. Comme le dirait Dan Harmon à propos de Community ou Rick & Morty : peu importe si l’idée est stupide, ce sont les émotions qui priment.
Derrière la couche d’idiotie et d’absurde que prête les possibilités de l’animation et de ce caractère anthropomorphique, Raphael Bob-Waksberg (showrunner) et son équipe maintiennent un constant degré dramatique, une vérité qui défie toute bêtise. En fait, on s’amuse à faire les cons avec sérieux.
D’ailleurs, ce décalage de ton devient une surprise qui a considérablement fortifier l’impact émotionnel que la série a eu sur moi. Le fait de ne pouvoir jamais s’attendre à la prochaine bizarrerie des scénaristes et la manière dont il vont implanter une morale à coup de débilité gratinés, c’est ce qui donne toute la force du propos. Car c’est bien connu : « Dans la vie, les choses les plus marrantes peuvent arriver dans les moments les plus sérieux ; et les choses les plus tristes peuvent arriver dans les moments les plus drôles. » Cette volonté de briser le mur, le faire tomber comme à Berlin, c’est aussi une manière pour la série de sonder la complexité de ses personnages, de danser en équilibre sur le fil ténu de « l’expérience humaine ». Si vous cherchez une morale pré-faite, une ligne morale à suivre, jeunes gens, désolé de vous l’annoncer, mais passez votre chemin…
Vous pensez sincèrement que tout suit ce petit schéma malveillant ? La plupart des merdes qui se passent dans le monde ne sont pas dues à de vilains complots ou des machinations. Elles sont seulement dues au fait que nous ne sommes qu’une bande de stupides petits connards affamés et pervers s’accrochant à notre merde en espérant qu’elle pressera sur le petit bouton de notre cerveau qui est censé nous envoyé le message "ça y est t’es heureux maintenant ?"
… A moins que vous vouliez faire le tour d’Hollywood. Oups, pardon, je voulais dire HollywoO depuis que ce bon vieux Bojack a confusément volé le « D ». Pour dérouler ce ruban de conneries, quoi de mieux que l’usine à rêve elle-même ? Le lieu où la magie prend vie. Cette même magie que la série va plonger dans le détergeant pour en décaper tout le vernis. Alter-ego à peine voilé de notre monde, la série fait office de Fable post-De-La-Fontaine et épluche à peu près tout ce qui mérité d’être critiqué dans cette titanesque Babylone : politique, figure de l’homme blanc, télé-réalité, cinéma, série, star-system, tout passe dans sa broyeuse. Tant est si bien que la 6e saison aura réussit à prédire 2 ans en avance l’affaire Weinstein.
De cinéma il est donc question. L’univers du 7e Art est partout, aussi bien dans les dialogues : « C’est mon unique chance de de faire un blockbuster. Et si je foire, je serai condamnée à continuer à faire des petits films applaudit par la critique sur des lesbiennes qui apprennent à recycler. J’ai pas choisi de faire des films indépendants ! Qui va payer les études de ma gamine ? ». Ou encore : « Les gens t’adorent ! - Ils ne m’aiment pas, ils ne me connaissent même pas. - C’est pour ça qu’il t’aime, andouille. ». Que dans les innombrables guests : Naomi Watts / Margo Martindale / Paul McCartney / Daniel Radcliffe / Zach Braff, etc... Quand il ne s'agit pas bêtement de clins d'œil à peine déguisés.
Bojack Horseman tire à balle réelle sur tout ce qui bouge avec un chargeur profitant du mode illimité. Elle révèle la réalité sordide et narcissique qui se cache derrière la façade éblouissante d’Hollywoo(d) - encore une dernière : « Les festivals ne servent qu’à une chose : décorer le bas des affiches avec leur logo. » -, une vitrine reluisante qui cache un système corrompu et foncièrement perverti. Elle fait l'effet d'un gentil coup de pied dans la ruche.
Oh, certes, rien de nouveau (mes amitiés à South Park). Mais le dévoiler par le biais de l’anthropomorphisation permet de passer par-delà la censure ou simplement d’apporter un côté bariolé à cette mer de pois. Ce qui me rappelle les comics de Tom King, traitant souvent de sujet lourd avec un patine très pulp. Une esthétique qui match à la perfection. Mais je m’égards. Le point étant qu’à l’ère des magazines people : tout le monde adore les gossip ou jeter un œil par le trou de serrure. Ce que procure Bojack Horseman, c’est ce goût du coup d’œil au bord de la route sur l’accident. Suivre Bojack au fur et à mesure des épisodes, c’est profiter d’un tabloïd de scandales médiatiques perpétuel, de tous ces artifices de notre vie quotidienne dissimulant le caractère absurde de l’existence elle-même, qui n’a rien à envier à des CGI de studio.
Tu veux savoir ce que je fais quand j’ai eu une journée déprimante ? J’imagine mon arrière-arrière-arrière petite fille en train de parler de moi devant sa classe. Elle est sûre d’elle, elle est drôle et elle leur raconte ma vie et comment tout finit par s’arranger. Et quand je pense à ça, je me dis moi aussi que tout va finir par s’arranger. Sinon comment pourrait-elle raconter ma vie à ses copains ? - Mais c’est… faux. - Ouais, peut-être, mais ça me fait du bien.
Et pour ajouter du beurre aux épinards, ci-joint le point qui m’a fait rentrer dans la série : ses épisodes « concepts ». Les auteurs se dépassent en se donnant un mal fou tout en faisant état d’une inventivité permanente pour nous concocter une myriade de ces épisodes :
- S2.E08 : M. Peanutbutter invente sa propre jeu télé et y invite son ami pour régler ses comptes dans un huis-clos grinçant et une ouverture en plan-séquence qui force le respect de Paul Thomas Anderson lui-même.
- S3.E04 : Bojack fait un voyage sous-marin pour se rendre à un festival et se voit affubler d’un casque scaphandre, or donc tout l’épisode est une prouesse muette.
- S4.E02 : Bojack se met au vert en retournant retaper la maison de vacances familiale de ses grands-parents, si bien que des morceaux de passés viennent se superposer au présent où notre héros se lie d’amitié avec une libellule hantée par son propre passé.
- S4.E11 : Où on a enfin le droit à un aperçu de la vie de Béatrice, alias la mère acariâtre de Bojack dans une temporalité aussi brisée que son esprit malade.
- S5.E06 : Un monologue funéraire de 25mn de Bojack à propos de sa mère.
Vous avez saisi l’idée. Ce que je veux dire, c’est que le créateur et ses scénaristes adorent jouer avec le format afin de trouver de nouvelles façons de raconter une histoire. Ils repoussent les barrières narratives, offrent des portes dont on ne connaissait même pas l’existence. Et même en dehors de ses « specials », la série passe son temps à innover ou proposer idées fulgurantes : à l’image de cette bataille « d’improvisation » qui met en scène une bagarre imaginaire face à une secte des cours d’impro, ou encore cette épisode où Diane part se ressourcer au Vietnam et nous liste 10 techniques pour se recentrer. Encore une fois : pour qui apprécie un minima l’expérimentation dramatique ou une série qui stimule l’imaginaire, restez sur le sentier.
Tu dois arrêter de faire ça. Tu dois arrêter de foutre la merde puis te sentir mal juste après comme si ça excusait ce que tu avais fait. Il faut vraiment que tu t’améliores. Que tu comprennes que tes problèmes, c'est toi !
Lorsque je me prends d’une passion pour une histoire, je ne peux m’empêcher d’aller faire le tour d’Internet pour voir ce que les gens ont pu en dire ou allez écouter des interviews des créateurs sur le processus de création – juste pour démystifier ce truc quasi divin. Et force est de constater ma surprise, bien que si on rembobine tout prend sens, sur les méthodes d’écriture de Raphael Bob-Waksberg et son refus de vendre une énième série d’animation dans les clous, ou n’importe quelle histoire portant une morale prémâchée. De toute manière, Raph ne croit même pas aux conclusions, parce que comme le dit si bien un de ses personnages : « Les résolutions sont des choses inventés par Spielberg pour vendre des billets. »
Le but n’était donc pas d’étaler sa création sur un nombre modifiable à loisir de saison, mais bien de bâtir un pas après l’autre quelque chose de vivant et en mutation constante. Et en un sens, c’est rigoureusement visible par le changement de style que prend la série de sa première à sa seconde saison : beaucoup moins trash et caricatural pour embrasser un aspect bien plus approfondi de son casting. Tant est si bien que le show, tout comme son héros, n’arrêtera pas de regarder en arrière alors même que le propos nous cris « d’aller de l’avant ».
Nous faisons petit à petit connaissance de cette guirlande de personnages à travers maintes et maintes flashback apportant une densité / nuance psychologique et par extension émotionnelle. Mais n’est-ce pas la marque de toute grande série : commencer sur des stéréotypes pour désengorger la tuyauterie et laisser couler les vannes de l’imagination. Procéder par dilatation (comme un accouchement longue durée et sans péridurale ?)
Plus de 6 saisons plus tard, Diane, Princesse Carolyn, Todd, Bojack et M. Peanutbutter ont été disséqué avec minutie, nous avons pu autopsier toute leur vie et les problèmes qui les habitaient. De fait, il est logique que le dernier épisode se conclue sur une poignée d’échange, des conversations anodines, bien qu’assez réflexives et pleines de leçons, entre tout ce beau monde. Une dernière révérence, un ciel étoilé partagé pour boucler la boucle du dernier épisode de la saison inaugurale.
Personne ne tolère personne, c’est de la connerie. Quand on a la chance de trouver une personne qu’on tolère plus ou moins , il faut s’y accrocher et surtout pas la laisser partir. - Donc je dois me contenter de ce que j’ai ? - Oui, parce que sinon vous deviendrait vieille et cynique et vous serez de plus en plus seule.
Si la série propose de nous offrir une leçon, cela serait sans doute de ne pas gaspiller notre énergie à regretter les choses ou vouloir qu’elles soient différentes. De ne pas vivre dans le passé mais de se concentrer sur le moment présent et de profiter au maximum de notre vie, peu importe nos erreurs ou nos regrets. Au contraire, il faudrait adopter une posture de reconnaissance face à ces « échecs » parce que tous ces instants, reliés les uns aux autres, sont essentiels à notre identité.
Alors c’est peut-être facile à dire comme ça, de simplement le poser sur le papier à l'intérieur d’une narration cloisonnée. Or le parcours de Bojack n’a rien de superficiel et ne tend pas vers une morale sirupeuse, mais plutôt vers l’idée d’une solution à prendre ou à laisser. Il suffit de lutter rien qu’un peu, aller de l’avant comme on peut avec ce qu’on a. Le point réside dans la capacité à s’engager vers notre avenir et ce malgré la douleur. Accepter que ce qui nous arrive a un but. Célébrer le fait d’exister plutôt que se lamenter afin de profiter des belles soirées partagées.
Chaque jour ça devient plus facile. Mais tu dois le faire tous les jours. C’est la partie la plus difficile.