Breaking Bad
8.6
Breaking Bad

Série AMC (2008)

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Breaking Bad suit la corruption progressive d'un personnage, mais surtout l'émergence d'une figure iconique : la transfiguration de Walter White, petit professeur de chimie, qui, après avoir appris qu'il a un cancer des poumons à un stade avancé, décide de produire la méthamphétamine la plus pure afin de pouvoir la vendre et de mettre sa famille à l'abri. Mais le destin voudra qu'il devienne le plus gros baron de drogue du Nouveau-Mexique et des États-Unis.

La série est un chef-d’œuvre absolu, qui est maintenu constamment dans un suspense haletant et par une tension qui augmente crescendo à mesure que le personnage s'engouffre dans un engrenage infernal. En effet, Walter, interprété de façon magnétique et ambiguë par Bryan Cranston, est d'abord un monsieur Tout-le-monde, qui a raté sa chance de devenir riche, car il est avant tout un génie de la chimie. D'abord faillible et fragile, écrasé par les autres, même inconsciemment, il devient, au fur et à mesure, une machine charismatique, calculatrice et déroutante. Son acolyte, Jesse Pinkman, petit junkie paumé au début de la série, a le parcours d'un martyr au comble du désespoir, qui cherche finalement la normalité (tout ce que Walter a eu), mais est sans cesse détourné par les décisions manipulatrices de Walter.

Jesse est le personnage le plus pur et le plus bon dans cet océan de noirceur, car, malgré son côté impulsif et colérique, il est le plus sincère. Walter, par sa frustration, a une volonté de puissance et de contrôle en ayant notamment créé une double personnalité : Heisenberg, sa part sombre. Sa quête initiale, celle de protéger sa famille, est inexistante par la suite, car sa part égocentrique, monstrueuse et mégalomane prend toute la place, même s'il essaie de toujours trouver des excuses à ses actes et à sa reconversion, avant d'assumer, lors du dernier épisode, auprès de Skyler, qu'il a fait tout ça pour lui, parce que cela lui plaisait. L'empire de la drogue bâti par ses mains est, au bout du compte, la substitution de ses occasions manquées.

C'est pourquoi Vince Gilligan a le talent inné pour créer le personnage d'un brave type et d'un loser touchant avant de s'appliquer, patiemment, à nous le rendre détestable et en même temps fascinant pour en faire un génie du Mal. Mais malgré ses agissements parfois cruels, impitoyables et implacables, on essaie toujours de comprendre le raisonnement souvent glacial de ses décisions. On pourrait croire qu'il est une sorte de Docteur Mabuse, mais, à mon avis, Walter essaie toujours de ne pas sombrer dans une déshumanisation totale, même s'il frôle par moment la folie. Le dernier épisode est pour lui un moyen de rédemption : il a toujours, par exemple, aimé son fils handicapé, avec qui il noue une belle relation tout au long de l'œuvre, même si, à la fin, Flynn ne veut plus entendre parler de son père quand il apprend la vérité.

Pour Jesse, même s'il l'utilise tout au long de l'histoire, il le sauve à plusieurs reprises et porte au fond de son âme une tendresse pour lui. Ce n'est pas pour rien que la série se termine sur le sauvetage de Jesse, se trouvant emprisonné et au fond du gouffre, avant que Walter meure. Les deux hommes sont à la fois différents et complémentaires : ils sont comme un vieux couple qui n'est jamais d'accord et constamment dans un jeu de « je t'aime, moi non plus », s'aimant et se détestant à la fois, ce qui rend leur lien d'autant plus fort et indéfectible. Le dernier regard qu'ils se portent avant que Jesse se sauve et que Walter meure, en étant une dernière fois dans un laboratoire de meth dans lequel il a tant passé d'heures, est le regard qu'il n'a pas pu porter une dernière fois à son fils biologique, comme si son vrai fils était finalement Jesse.

La série montre aussi à plusieurs reprises que Walter peut être rongé par la culpabilité, les remords et qu'il est hanté par les morts qu'il a causés. L'étau se referme de plus en plus, car il se voit piégé par ses choix et par la confiance quasi aveugle en lui-même. Sa mauvaise conscience ressurgit par moments et ne peut empêcher la contamination du mal qu'il a propagé. C'est pourquoi la série oscille parfaitement, jusqu'à l'étouffement, entre mensonges, accès de violence, quiproquos, tensions et désillusions. Surtout que l’œuvre s'élève par paliers à des inquiétudes grandissantes, faisant face à des malfrats de pire en pire, jusqu'à se rendre compte que c'est Walter lui-même qui devient le pire des truands.

Il y a d'ailleurs une ribambelle de seconds personnages géniaux qui alimentent la série : Gus, directeur méthodique et maniaque d'un fast-food national qui utilise son entreprise comme façade pour faire son trafic ; Mike, son bras droit, un dur à cuire intransigeant, mais qui a su garder un code d'honneur et de loyauté ; Hank, le beau-frère de Walter, agent de la DEA, un peu beauf sur les bords, mais déterminé et dont l'attachement est immédiat ; Saul, petit avocat véreux, mais profondément drôle ; Skyler, l'épouse qu'on adore détester ; sa sœur, Marie, une survoltée kleptomane, mais très humaine, Skinny Pete et Badger, les deux acolytes de Jesse, qui sont décalés, mais profondément gentils, etc. Chacun, à leur échelle, a son propre cheminement intime que le spectateur accompagne, et chacun se retrouve face à des choix moraux qui secouent leurs perspectives de vie.

Pour le style, variant les genres et les registres, Breaking Bad navigue habilement entre néo-western, polar, comédie noire, drame social, comique de situation, buddy-movie, tragédie, bonnes doses de non-sens et d'excentricité. L’œuvre puise autant chez les frères Coen ou Quentin Tarantino, avec qui on retrouve ce goût du slalom dans les genres, avec un sérieux à l'humour grinçant et absurde, mais aussi avec une violence graphique, puis par ses structures narratives complexes à la mécanique bien huilée et par sa finesse d'écriture aux répliques qui font mouche. On retrouve également la patte de Sergio Leone (le western baroque évidemment, avec ses duels et ses combats de regards, puis son univers poussiéreux et crade), de la trilogie du Parrain (pour l'ascension et la chute d'un homme ordinaire qui devient la pire des ordures avant d'avoir sa rédemption) ou encore du cinéma du Nouvel Hollywood (pour le côté thriller paranoïaque ou le regard trivial sur la marginalité et les déclassés de l'Amérique), tout en prenant en compte les évolutions esthétiques du cinéma, allant du réalisme le plus âpre, au clip vidéo jusqu'aux tics expérimentaux comme les vues subjectives sur des objets improbables et les nombreuses timelaps.

La série est d'une méticulosité permanente, toujours savamment dosée et ultra bien ficelée, jouant sans cesse sur les effets de surprise et de rebondissements. Rien dans l’œuvre n'est le fruit du hasard et tout porte constamment à conséquences. Breaking Bad peut être autant explosif, fou et cru, voire hystérique, que contemplative, comme le démontre cette façon de travailler l'horizon des espaces vierges, infinis et arides du Nouveau-Mexique afin de mieux iconiser ses sujets et toucher à la stupéfaction en donnant toujours l'impression que les paysages sont trop grands pour eux. La série prend ce temps également pour toujours préparer le terrain et faire ressentir cette fatalité du temps et donc de la mort, à l'image de la photographie de l'œuvre qui tend toujours vers le jaune et le vert, comme pour rappeler la maladie de Walter, les formules chimiques ouvrant chaque épisode mais surtout l'obsession de l'argent, qui fait tant de dégâts.

Ainsi, Breaking Bad est une bouleversante tragédie humaine ayant une destination finale inéluctable (White ne peut échapper à la mort, que ce soit par son cancer ou les dangers qu'il encourt, d'où cette importance du temps) semée d'embûches et de chemins de traverse. La série aborde une large palette de problèmes sociaux des États-Unis, s’inscrivant pleinement dans la crise de 2008 : la précarité, la difficulté de subvenir aux besoins de sa famille, l'inaccessibilité à des soins beaucoup trop chers, la sécurité sociale inexistante, l'addiction à la drogue, les coins abandonnés de l'Amérique, les dommages collatéraux du trafic de drogues, etc. White peut être vu comme la victime de ce système vacillant, mais qui, par son orgueil excessif, rejette les valeurs de cette dite société pour vivre son propre rêve américain qui vire au cauchemar. Ainsi, Breaking Bad questionne admirablement la part sombre qui sommeille en chacun de nous et brouille notre rapport à la moralité en rendant poreuse la frontière entre le bien et le mal. Enfin, la série nous secoue par sa volonté de vouloir nous interroger sur les lignes de moralité que l'humain est prêt à franchir pour ses proches, mais surtout pour sa propre quête d'individualité.

SimBoth
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le 16 juil. 2025

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