Il est fascinant de constater à quel point Ça intéresse autant de gens, notamment suite au succès phénoménal du film de 2017, moi qui pensais naïvement qu’il n’était qu’un lointain souvenir de lecture ou de visionnage du téléfilm de 1990 ayant traumatisé une génération entière (dont je fais parti), à croire que la figure du clown tueur fait toujours son effet et reste imperméable à l’épreuve du temps. Et même si le Chapitre 2 a déçu bon nombre de spectateurs le format série semblait tout indiqué quant à sonder les origines de l’entité cosmique et son influence sur la ville de Derry, lors d’évènements plus ou moins survolés dans le roman de Stephen King, et ainsi redonner du crédit à une mythologie rendue quelque peu branlante par ce deuxième volet.
Beaucoup se posaient, et se posent toujours, la question légitime de l’utilité de cette série, si il n’y avait pas un soupçon d’opportunisme là dedans, effectivement il est difficile de cacher que Warner et HBO ont bien senti le filon d’une très large clientèle pour créer du contenu sur leur plateforme. Mais encore une fois je pense qu’il aurait été dommage de ne pas approfondir l’univers à moitié développé par les films, il y avait même une demande de la part des fans, ou du moins un désir de s’y replonger, tout l’intérêt étant de bien faire.. Et c’est le problème de Welcome to Derry, car malheureusement, et autant le dire tout de suite, cette première saison est objectivement médiocre, ne transcendant qu’à peine les chapitres filmiques et tombant dans l’écueil du format télévisuel, à savoir un budget mal optimisé et une mise en scène déficiente, entre autres. Cela dit, il reste certaines choses à sauver sur ces 8 épisodes, histoire de mesurer la déception et pourquoi pas de croire à une seconde saison bien plus qualitative.
Déjà, il faut insister sur le fait de garder certaines distances avec le roman, notamment en terme de chronologie, rappelons-le décalée pour des raisons pratiques par les scénaristes, le cycle du club des losers se déroulant en 1988-89 (et non en 1957-58), de ce fait l’action principale de la première saison de Welcome to Derry remonte 27 ans en arrière, donc en 1962. Le climax annoncé étant l’incendie du Black Spot, incident marquant du livre en 1930, est ici placé dans les années 60 par quelques pirouettes pour instaurer une branche de suprémacistes nordistes, avec dans le même temps le véhicule déterré du Gang Bradley, que l’on reverra très certainement neuf lors de la seconde saison dans les années 30, autant dire deux événements concomitants du bouquin qui se retrouvent espacés par la force des choses dans la série. J’appuie ce détail pour pointer les prises de libertés du show visant à raccrocher les wagons d’une timeline se voulant tout de même plus ou moins fidèle à l’œuvre de King concernant les actes majeurs des cycles, d’ailleurs l’explosion de l’aciérie Kitchener durant la chasse aux œufs de Pâques teasé dans Chapitre 1 sera sans doute le haut fait d’une hypothétique saison 3 au début du XXème siècle.
Andy Muschietti (Chapitres 1 & 2) rempile en tant que showrunner de la série, réalisant la moitié des épisodes, et apportant avec lui son cahier des charges afin de préserver une identité permettant de s’intégrer à ses longs métrages, pour le meilleur et pour le pire.. Et l’on constate déjà lors du prologue du pilot un cachet exagérément esthétique, où les teints froids et chauds s’entremêlent dans une longue séquence où tout Muschietti est résumé, à savoir un goût pour le grand-guignol graphique précédé par l’instauration consciente d’un malaise, même schéma que pour l’épilogue de ce premier épisode dans le cinéma, la température est prise quant à l’ambiance qui s’annonce déconcertante. Et pour ce qui est de l’exposition, disons qu’on nous remets à la fois dans les chaussons des films (groupe pré-ados, méthodes de terreur de Pennywise, enquête sur des disparitions d’enfants) que l’on explore d’autres horizons prometteurs (la base militaire et le contexte de péril atomique du début des années 60), l’audace de cet épisode étant qu’il se termine en effaçant trois personnages pré-développés, comme une façon pour la série de nous annoncer son caractère imprévisible, que rien ne nous sera épargné.. Sauf que la suite va malheureusement nous réserver tout l’inverse.
La trame de la saison va suivre en parallèle diverses intrigues et sous-intrigues :
- Le groupe de Lilly Bainbridge, Ronnie Grogan, Will Hanlon et Rich Santos, se mettant à la recherche de Matty Clements, une des premières victimes du nouveau cycle de Ça.
- La famille Hanlon, s’installant à Derry où le père Leroy, commandant dans l’US Air Force, se voit confier une étrange mission de la part du général Shaw.
- Dick Hallorann, arme secrète de l’armée se servant de son pouvoir de shining afin de retrouver la piste d’une entité cachée sous la ville.
- Hank Grogan, projectionniste, qui servira de bouc-émissaire par la police dans l’affaire du massacre du cinéma.
- Ingrid Kirsh, infirmière à l’asile de Juniper Hill, et fille de l’artiste de cirque Bob Gray mystérieusement disparu en 1908.
Il y aura également toute une toile de fond avec les amérindiens de Derry, gardiens d’un territoire délimité par treize piliers censés éviter la propagation de Ça à travers le monde.
[Zone de spoilers]
Il faut dire que l’écriture de la série a le mérite de rattacher autant d'intrigues que de personnages, évidemment dans une logique de contenu maintenant l'attention à un rythme plus que correct, développant les traits de sa mythologie et une confrontation idéologique entre le « bien et le mal », comme l’insouciance des enfants faisant face à des phénomènes d’une rare violence, le pragmatisme belliqueux de l’armée contre la sagesse protectrice des indiens, ou encore la haine des suprémacistes envers les clients du Black Spot. Autant dire un climat où Ça peut se nourrir et influencer à sa guise les évènements, même de manière sous-jacente, il était d’ailleurs plutôt opportun de laisser durant une bonne partie de la saison Pennywise dans l’ombre, rendant son apparition marquante, avec un Bill Skarsgård toujours virevoltant et inquiétant dans ce rôle. On ne peut hélas pas en dire autant d’une partie du reste du casting, notamment les jeunes acteurs, au jeu d’une faiblesse manifeste (hormis peut être, pour être indulgent, les interprètes de Rich et Marge grâce à leur petite amourette sympa), ou quelques seconds rôles pas aidés par l’indigence de leurs dialogues, mais si il y a un acteur qui tire son épingle de cette meule de foin c’est Chris Chalk, qui campe un parfait Dick Hallorann dans sa froideur introspective et sa facétie soudaine.
Loin de moi l’idée de tout décortiquer dans cette critique mais j’aimerais mettre en évidence la construction méthodique (bien connue désormais) des épisodes, ainsi faite que le spectateur est contraint de se projeter dans les futurs évènements, avec son cliffhanger automatique, à la fois pour flatter son sens de l’anticipation comme pour possiblement le décevoir par la suite, mais au final on le prend un peu pour un idiot qui consomme et qui oublie. Ce n’est pas pour rien que l’on a vu, à l’instar de Alien Earth, pulluler des vidéos YouTube ou forums Reddit pour établir des théories en tout genre, et qui à force d’empiler chaque détail en tire les conclusions que le scénario contient des facilités évidentes ou des manques criants. Et pour être honnête j’ai trouvé que la saison, malgré ses défauts et fautes de goût (la séquence du cimetière à la Chair de Poule, brrr), montait en puissance au fil des semaines, notamment concernant le plan de l’armée, le coffre psychique ouvert de Hallorann, la nature de Ingrid/Pennywinkle ou la menace d’une brèche dans la cage de Ça, avant de commencer à trébucher dans l’épisode 7 (le virage ridicule du personnage de Shaw) et s’écrouler dans le huitième et dernier, avouant son rush final chaotique.
Je vais donc néanmoins débriefer rapidement cet épisode final, qui synthétise d’un sens la saison, débutant par une séquence pré-générique très efficace, où l’apparition de Pennywise fait mouche, il y a des fulgurances graphiques saisissantes comme ces plans où le clown laisse apparaitre les lumières mortes ou guide les enfants pétrifiés au rythme de sa carriole tel le conte du joueur de flûte de Hamelin. Il y a un soin à iconiser le monstre qui contraste avec un environnement falsifié par une enveloppe numérique horrible, qui dénature et rend l’action illisible, à l’instar du plan séquence du Black Spot dans l’épisode précédent, d'ailleurs, globalement, les FX sont immondes, Muschietti étant coutumier du fait. Il est ensuite question de refermer toutes les intrigues et ébauches de théories placées ici et là, comme la Dague de Tchekhov vue comme l’anneau unique et dernier artefact, la filiation attendue entre Marge et Richie Tozier balancée avec la nouvelle règle d’une intemporalité de Ça, idée pas mauvaise du tout mais qui tombe de l’arbre (bien qu’esquissée avec les prédictions de Bev dans Chapitre 2), ou encore les raccordements à l’arrache pour rendre cohérents les films et même son univers étendu. C’est tellement poussif et artificiel, sans parler des deus ex machina de dingo ou du côté tire-larmes cheap à mourir, l’épisode va même aller jusqu’à tomber dans le fan service avec la présence surprise de Sophia Lillis reprenant son rôle de Beverly, tentant de dissimuler les 8 années prises depuis le tournage de Chapitre 1. Fin, et plouf.
Le constat est donc relativement amer pour cette première saison de Welcome To Derry, aux intentions opportunes bien que plaisantes pour nombres de fans de l’univers de Ça, mais surtout à la merci d’une production ayant mal optimisé ses moyens, à mon sens il manque au moins un épisode afin de boucler ses intrigues et davantage contenter son public. D’ailleurs en terme de ton la série ne sait pas vraiment où se placer, offrant du gore frontal comme des situations très candides, voire inoffensives, pour ma part j’ai souvent été perdu à ce niveau là, j’aurais aimé davantage de sérieux, où je n’ai trouvé mon compte que dans l’arc Hallorann, le plus intéressant à mes yeux de la saison, hors Pennywise. Cela dit je donnerai sa chance à la saison 2, car j’aime beaucoup l’univers de Ça et fantasme déjà d’un éventuel séjour dans le Neibolt Street des années 30, juste à espérer qu’elle n’arrive pas un peu trop tard, histoire d’éviter d’oublier la première.