Prequel (ou sequel selon le point de vue) du diptyque de 2017 et 2019 adapté du roman bien connu de Stephen King, Bienvenue à Derry nous entraîne en 1962, durant le cycle précédant de Grippe-Sous le Clown Dansant, c'est-à-dire 27 ans avant 1989 selon la temporalité des films. Pour rappel, le roman original plaçait le cycle du Club des Ratés en 1958 ; les tons des deux œuvres sont pourtant bien différents.
Le diptyque 17-19, pour des raisons techniques, commerciales et morales assez compréhensibles, édulcorait largement le roman. La série quant à elle, bien que se déroulant dans une période proche de celle du roman, tombe dans les travers de notre temps - quoique de façon moins insistante que ce à quoi ces dernières années nous ont habitué surtout sur Netflix - avec des thématiques wokes redondantes : relents de ségrégation (alors que la série ne se passe pas dans le Sud, comme souligné par le méchant flic blanc), patriarcat, casting inclusif (en fait il ne vaut mieux pas être blanc dans cette série).
Passé ces considérations, encore une fois moins omniprésentes et forcées que dans d'autres œuvres, les choses s'emboîtent plutôt bien avec l'époque considérée ainsi qu'avec l'univers étendu de Stephen King, notamment avec le personnage de Dick Hallorann, le fameux cuisinier de l'Overlook dans Shining, qui était effectivement présent durant l'incendie du Black Spot dans le roman (en 1930 au lieu de 62 donc) - séquence qui fait forcément penser à Sinners.
Par ailleurs, la même équipe que celle des films étant aux mannettes, on retrouve certaines de leurs qualités, avec une ouverture certes horrible, mais surtout triste. Hélas, on ne retrouve pas ce ton mélancolique dans le reste de la série, à commencer par le massacre du premier épisode et ses conséquences. On le retrouve peut-être un peu dans le segment consacré à Bob Gray.
La promesse d'explorer le passé de Derry et donc de Grippe-Sous était alléchante, d'autant que le roman de King est assez incomplet sur ces sujets. Ainsi, j'ai beaucoup aimé l'histoire de Bob Gray et de sa fille, quoique le déni de cette dernière est peu crédible, et sa désillusion assez ridicule.
Toutefois, l'exécution ne m'a pas trop emballé. Je m'explique : il s'agit d'un délicat équilibre que celui de dévoiler un mystère sans en retirer tout le charme. Derry est censée être une ville en apparence banale, insignifiante, excentrée et même un peu bouseuse. Et Grippe-Sous est ce monstre du placard connu des seuls enfants, entité profondément maléfique que les adultes ou même les structures humaines ne remarquent pas, ne peuvent ou ne veulent pas voir ; c'est bien pour cela qu'il a pu sévir pendant des siècles et n'a pu être vaincu que par une bande de civils quarantenaires, anciens habitants traumatisés par ce perfide boogeyman durant leur enfance à Derry.
Ici, ce mystère indicible est découvert, dévoilé, mis en lumière, exploré et décortiqué non seulement par des adultes, mais par des militaires. Le charme narratif du monstre du placard hors du monde rationnel est donc rompu.
Par ailleurs, nous dire que l'armée (et donc le gouvernement) est au courant depuis au moins 1962 et qu'ils ont laissé les choses telles quelles, sans même évacuer la ville, cela ne tient pas.
La séquence où Grippe-Sous se fait piéger dans une illusion d'Hallorann et se comporte de manière bien trop... humaine participe de cette "désacralisation".
J'en profite pour préciser que le plan des méchants militaires est tellement improbable et débile que c'en est risible. C'est le gros point noir de cette saison (plus que le Black Spot, lol, lol, mdr).
Cette première saison étant très dense, je ne vais pas m'attarder sur tous les détails afin d'éviter une critique trop longue. En termes d'incohérences, je noterai surtout le comportement de Grippe-Sous, qui parfois va s'amuser avec sa proie, parfois la massacrer sans sommation, ou alors l'hypnotiser avec ses lumières mortes, enfants comme adultes. Il est pourtant censé cibler 1) les enfants 2) qui ont peur. Pour les dévorer et éventuellement faire flotter leurs restes dans les égouts. Donc il n'y a pas de règles, ce qui est bien pratique pour mettre des plot armor à tout-va ou se débarrasser de personnages encombrants rapidement, et pourquoi pas massacrer un figurant anonyme ou deux afin de rappeler à quel point c'est un monstre dangereux. De surcroît, quel est son but ? Se nourrir ? S'échapper ? Eviter sa mort en 2016 ? Ce dernier point arrive comme un cheveu sur la soupe au dernier épisode et ne colle pas vraiment avec le reste. L'idée d'une entité hors du temps est cependant intéressante, et il faudra voir ce que les deux prochaines saisons, situées en 1935 et 1908, en feront.
Au niveau des acteurs, je les ai trouvés bons, y compris les gamins même s'ils ne sont pas au niveau des Ratés de 2017 (Jack Dylan Grazer en tête), sauf peut-être pour Miles Ekhardt (que l'on voit très peu malheureusement). Bill Skarsgård est toujours aussi impressionnant et investi, quoique son interprétation de Bob Gray, tant en termes de jeu que de maquillage, manquait d'authenticité. Chris Chalk a vraiment la classe.
La musique de Benjamin Wallfish est quant à elle assez générique, avant de se réveiller dans les deux dernier épisodes. Deux derniers épisodes qui relèvent un peu le niveau, avec une bataille finale qui nous offre de très beaux moments, mais tendent parfois vers une surenchère de gore diégétiquement trop démonstrative et publique : que Derry connaisse des disparitions et des pics de violence du fait de l'influence de Grippe-Sous et les passe sous silence comme la France d'après-guerre avec la collaboration est une chose ; une école entière hypnotisée avec plusieurs adultes violement démembrés en est une autre.
Pour finir, je m'interroge sur les personnages rencontrés durant cette saison. Un certain nombre d'entre eux étant liés aux Ratés de 89, comment expliquer leur absence de l'intrigue 27 ans plus tard ? Il reste des wagons à raccrocher à ce niveau, en particulier concernant Marge et la famille Hanlon. Mais si c'est pour le faire avec autant de subtilité qu'avec Hallorann à la fin du dernier épisode, on s'en passera !
Reste donc à voir ce que nous racontera la série par la suite, et comment elle le fera, avant de réellement juger de sa qualité narrative, pour l'instant assez bancale, malgré une qualité d'ensemble certaine en termes de divertissement.