Qui se souvient aujourd'hui de l'expérience folle de l'université de Vincennes, ouverte dans le sillon de mai 68 et délocalisée à Saint-Denis en 1980 ? Pendant dix courtes années, cette université "expérimentale" tente de briser les carcans du monde universitaire en ouvrant les inscriptions aux non bacheliers, en revenant sur la hiérarchie entre profs et élèves et en invitant les penseurs les plus en vue de l'époque. Dans le bois de Vincennes, là où se sont tenus pendant dix ans les cours de Foucault et Deleuze, ne subsiste aujourd'hui plus qu'une clairière, comme si l'université n'avait jamais existé.
Ce n'est pas Camarades, série balourde scénaristiquement et indigente intellectuellement qui va la faire revivre. Stupidement, en voyant le logo Arte, j'ai décidé de laisser sa chance à cette mi-série en 8 épisodes de 35 minutes, m'attendant a minima à une reconstitution historique honnête. C'était oublier trop vite que l’estampillage Arte ne garde pas les scénaristes contre les sempiternelles platitudes qui plombent les séries françaises. Au lieu de se concentrer sur le cœur du sujet (les étudiants et le corps professoral de la fac) la série prend immédiatement un parti-pris très énervant, en insérant une enquête policière guise de trame principale. Peut-on par pitié avoir une (1) série française sans ce ressort scénaristique éculé ?
On suit donc Claudine, prostituée du Bois de Vincennes, qui s'inscrit en cours à la fac pour espionner les gauchistes pour le compte de son amant commissaire de police. Évidemment, elle va prendre gout aux études et s'émanciper, blablabla. La présence de travailleuses du sexe sur les bancs de la fac est une légende urbaine associée depuis longtemps à Vincennes, donc jusque là rien de choquant. Cependant l"enquête" de Claudine prend la moitié du temps d'écran, un autre quart étant accaparé par une amourette (évidemment, on ne peut pas avoir une série française sans amourette inutile) entre un prof maoïste cachant ses origines bourgeoises et une étudiante idéaliste de province. On ronfle. Ces trois personnages principaux sont rejoints dans leur groupe d'action par des faire-valoir sans arc scénaristiques, existant uniquement pour faire allusion à des mouvements sociaux de l'époque : un employé arabe du ménage qui est une caricature sans intérêt, et un éternel étudiant homosexuel qui devait aussi être une caricature sans intérêt mais comme il est joué par un Micha Lescot totalement à contre-emploi au moins on rigole un peu. Ce casting resserré (complété par le président de l'université qui tente de gérer l'asile de fou) ne permet guère de retranscrire l'effervescence de la fac de Vincennes dans sa diversité, ni de maintenir l’intérêt du spectateur puisque les personnages sont presque tous totalement chiants. Enfin, il faudra m'expliquer la logique derrière un casting principal quasi exclusivement composé de quarantenaires ou cinquantenaires, qui ne représentent pas le public principal d'une université !
Entre amourette et enquête, la série consacre donc un quart de sa durée à ce qui devrait être le cœur du sujet : la fac de Vincennes. Le découpage des épisodes aurait pu marcher : un épisode = un concept politique et/ou philosophique de l'époque. Malheureusement, l'exploitation des concepts en question est totalement superficielle (à part un épisode correct sur le MLF) voir anachronique (il est un peu tôt pour Bourdieu). Plus encore, les liens compliqués entre l'université et le pouvoir en place font l'objet d'une trame narrative totalement sous-investie puisqu'à aucun moment la série ne nous montre ce que Vincennes a de spécifique vis-à-vis des autres universités de l'époque.
C'est bien pour moi le principal crime de la série : sa paresse intellectuelle. Plutôt que de tenter de rendre intelligibles les dissensions entre les différentes nébuleuses du gauchisme ou les questions de réforme de l'enseignement supérieur dans le sillage de mai 68, la série préfère niveler par le bas et tourner ces questions en ridicule, s'égarant dans des parallèles maladroits avec la situation politique actuelle. Pour en apprendre davantage sur Vincennes, vous aurez plus vite fait de regarder Vincennes, l'université perdue (2016) documentaire un peu hagiographique mais émouvant, et pour vous replonger dans la période La Chinoise (1967) avec ses maoïstes pénibles et ses prises de vue de l'université de Nanterre en train de sortir de terre.
Quitte à vouloir absolument trouver des résonances actuelles à l'expérience de Vincennes, les auteurs de la série auraient pu s'intéresser aux réformes en cours dans le supérieur, qui visent à expulser des facs les étudiants étrangers et à précariser toujours plus le personnel et les étudiants. Mais ça demanderait un chouïa de conscience. . . politique.