Cent Ans de Solitude est une des plus belles séries du catalogue Netflix, ainsi qu'une de ses plus profondes au regard de ses thématiques et l'envergure de son scénario. Le mérite revient au roman éponyme, classique de la littérature hispanique, de l'auteur Gabriel García Márquez. Il narre une fresque multi-générationnelle aux accents surréalistes, qui suit une famille ayant fondé son village au cœur de la jungle colombienne, courant 19e siècle, et dont les membres vont être confrontés au développement de leur société, dans une allégorie tragique de l'histoire latino-américaine. La production est vaste, et entièrement colombienne. La série a été tournée en décors naturels, ce qui ajoute une authenticité des plus prégnantes. Le village a été totalement construit, minimisant ainsi les fonds verts, et l'usure du temps y est ainsi concrètement représentée. Derrière la caméra, on trouve Alex García López, habitué des projets forts (Utopia, Misfits, Daredevil...) et Laura Mora, une des réalisatrices de Frontera Verde.
Il se dégage, de l'atmosphère et des compositions visuelles soignées, une haute teneur cinématographique qui rappelle régulièrement Iñárritu. Une ambiance éthérée émane de la mise en scène, ponctuée de plans contemplatifs qui se perdent dans le moment et en transmettent toute la beauté poétique, et onirique. Le montage est élégant dans ses transitions entre les scènes et ses respirations. Plusieurs plans séquence s'immiscent et captivent, à la fois dans l'opulente maison familiale, ce village pittoresque richement coloré, ou l'environnement fastueux - les escapades dans la forêt sont à tomber - et fourmillant de vie. La captation "sur place" fait sans conteste tout le cachet du show et apporte une tangibilité paradoxale au surréalisme ambiant. Le mysticisme est omniprésent, déjà de par cette voix off récurrente qui donne l’apparat d'une fable uchronique, mais aussi via le chamanisme colombien, ainsi que tous ces petits moments surnaturels et oniriques, non sans rappeler le Life of Pi d'Ang Lee. Ces suggestions fantastiques nimbent la série d'une aura singulière et fascinante, délicatement supportée par une musique folklorique, l'utilisation d'instruments traditionnels et des compositions fantasques à la Tapia De Veer.
On se laisse totalement emporter par ce conte où la féérie tragique émane de chacune des scènes. L'histoire est temporellement éclatée, principalement centrée sur José Arcadio et Úrsula Buendia, fondateurs de ce village et d'une communauté libre qui, malgré eux, voit se développer un mimétisme des défaillances des sociétés usuelles avec l’instauration de lois, contraintes, et individus voulant s'attribuer la régence. Ce basculement dans un régime de conflit et violence se suit à travers la descendance aux idéaux différents. On passe ainsi par un épisode 6 puissant qui fait chavirer les principes libertaires à l'origine de ce village via une répression militaire immorale. Les acteurs sont tous phénoménaux, et honorent sans mal leur rôle crucial dans l'avancée de cette intrigue intemporelle. Certains épisodes apparaissent même trop courts pour l'ampleur du scénario qui les imprègne.
À travers cette première partie, Cent Ans de Solitude s'annonce comme une série immense (à l'image du livre ?), une odyssée générationnelle et sociétale en forme de fresque élégiaque que n'aurait pas reniée Malick. Sa beauté luxuriante est allègrement complimentée par la densité du récit, la complexité des personnages au travers de la multiplicité de leurs interactions, et la profondeur du propos social. C'est une œuvre monumentale et intemporelle marquée par une succession de séquences extraordinaires et bouleversantes.