• SAISON 1 (9/10)
[Critique du 13 mars 2025]
Cent Ans de Solitude est une des plus belles séries du catalogue Netflix, ainsi qu'une de ses plus profondes au regard de ses thématiques et l'envergure de son scénario. Le mérite revient au roman éponyme, classique de la littérature hispanique, de l'auteur Gabriel García Márquez. Il narre une fresque multi-générationnelle aux accents surréalistes, qui suit une famille ayant fondé son village au cœur de la jungle colombienne, courant 19e siècle, et dont les membres vont être confrontés au développement de leur société, dans une allégorie tragique de l'histoire latino-américaine. La production est vaste, et entièrement colombienne. La série a été tournée en décors naturels, ce qui ajoute une authenticité des plus prégnantes. Le village a été totalement construit, minimisant ainsi les fonds verts, et l'usure du temps y est ainsi concrètement représentée. Derrière la caméra, on trouve Alex García López, habitué des projets forts (Utopia, Misfits, Daredevil...) et Laura Mora, une des réalisatrices de Frontera Verde.
Il se dégage, de l'atmosphère et des compositions visuelles soignées, une haute teneur cinématographique qui rappelle régulièrement Iñárritu. Une ambiance éthérée émane de la mise en scène, ponctuée de plans contemplatifs qui se perdent dans le moment et en transmettent toute la beauté poétique, et onirique. Le montage est élégant dans ses transitions entre les scènes et ses respirations. Plusieurs plans séquence s'immiscent et captivent, à la fois dans l'opulente maison familiale, ce village pittoresque richement coloré, ou l'environnement fastueux - les escapades dans la forêt sont à tomber - et fourmillant de vie. La captation "sur place" fait sans conteste tout le cachet du show et apporte une tangibilité paradoxale au surréalisme ambiant. Le mysticisme est omniprésent, déjà de par cette voix off récurrente qui donne l’apparat d'une fable uchronique, mais aussi via le chamanisme colombien, ainsi que tous ces petits moments surnaturels et oniriques, non sans rappeler le Life of Pi d'Ang Lee. Ces suggestions fantastiques nimbent la série d'une aura singulière et fascinante, délicatement supportée par une musique folklorique, l'utilisation d'instruments traditionnels et des compositions fantasques à la Tapia De Veer.
On se laisse totalement emporter par ce conte où la féérie tragique émane de chacune des scènes. L'histoire est temporellement éclatée, principalement centrée sur José Arcadio et Úrsula Buendia, fondateurs de ce village et d'une communauté libre qui, malgré eux, voit se développer un mimétisme des défaillances des sociétés usuelles avec l’instauration de lois, contraintes, et individus voulant s'attribuer la régence. Ce basculement dans un régime de conflit et violence se suit à travers la descendance aux idéaux différents. On passe ainsi par un épisode 6 puissant qui fait chavirer les principes libertaires à l'origine de ce village via une répression militaire immorale. Les acteurs sont tous phénoménaux, et honorent sans mal leur rôle crucial dans l'avancée de cette intrigue intemporelle. Certains épisodes apparaissent même trop courts pour l'ampleur du scénario qui les imprègne.
À travers cette première partie, Cent Ans de Solitude s'annonce comme une série immense (à l'image du livre ?), une odyssée générationnelle et sociétale en forme de fresque élégiaque que n'aurait pas reniée Malick. Sa beauté luxuriante est allègrement complimentée par la densité du récit, la complexité des personnages au travers de la multiplicité de leurs interactions, et la profondeur du propos social. C'est une œuvre monumentale et intemporelle marquée par une succession de séquences extraordinaires et bouleversantes.
• SAISON 2 (10/10)
[Critique du 18 septembre 2026]
Cette deuxième partie de l’adaptation chimérique du récit fleuve improbable de Gabriel García Márquez confirme l’excellence de la vision déployée sur la première moitié. Cent Ans de Solitude est incontestablement la plus belle et la plus riche série estampillée Netflix, culminant sur un épisode final incroyable d’1h40. Le village de Macondo, d’abord havre utopique né de l’union proscrite de José Arcadio Buendía et Úrsula Iguarán, a peu à peu été gangréné par les vices de toute société clivée par des dissensions autour du pouvoir. Cette deuxième moitié de récit est ainsi plus brutale, dans un reflet de l’évolution capitaliste du monde. La violence destructrice imprègne alors les dernières générations de Buendía, qui croulent sous les péchés de leurs aïeux et sous le joug d’une malédiction folklorique pesant sur leur généalogie.
À travers l’héritage des fondateurs, et de leur fresque familiale tantôt magique, souvent tragique, c’est l’histoire de tout un pays - la Colombie - qui est mise en scène. On y suit ainsi une communauté en plein essor au début du XXe siècle, qui s’ouvre au monde au fil des inventions et innovations, et finit par accueillir les gringos capitalistes en son sein. C’est alors le début de tout un pan sur le commerce international, l’industrialisation et le corporatisme. Face aux méthodes esclavagistes de ces patrons qui exploitent les habitants dans les bananeraies, le droit du travail se développe et les travailleurs se révoltent (des faits réels de l’époque).
Macondo devient le théâtre d’affrontements, de violence, et de la folie humaine, mais ne se départit pas de son mysticisme omniprésent, renforcé par une abondance de plans contemplatifs et la narration off. Si ce choix peut sembler facile pour conter l’histoire qui progresse au gré de vignettes sur la famille Buendía, il ajoute incontestablement au caractère surréaliste qui enveloppe cette fable, notamment du fait d’une diction parfaite, légèrement fataliste. En outre, la mise en scène est enchanteresse, captive de par un montage excellemment rythmé et musicalisé, un emploi virtuose des plans-séquences et une caméra gracieuse qui accompagne magnifiquement la gravité ou la poésie des scènes - même les morts sont superbement composées. La photographie est divine, propice au symbolisme qui fourmille dans chacun des plans et alimente la multiplicité des lectures. C’est une reconstitution de longue haleine de l’imaginaire du roman, absolument ravissante, et qui imprègne pleinement le spectateur.
Cet univers foisonne en grande partie grâce à son absurdisme magique, et cette deuxième moitié de l’histoire regorge d'exubérance et d'exagérations. Le quotidien au village devient imprévisible, tant des les réactions incongrues des personnages que dans certains évènements des plus étranges. Soulignons également la direction d’acteur phénoménale : le casting est impressionnant dans son implication. Chacun joue parfaitement sa partition et prend parfois part à un montage caractéristique de Wes Anderson. On pense aussi à La Mesías dans la vésanie qui gagne les Buendía et leur communauté utopique. L’œuvre de Márquez se mue alors en une fresque épique et allégorique, qui profite d’une musique toute aussi fantasque, entre la légèreté de l’acoustique et l’élégie des chœurs aériens dignes du trio Tykwer, Klimek et Heil.
Cent Ans de Solitude est une production d’une infinie passion pour une œuvre honorée en son essence complexe et ses délicates et atypiques subtilités. López, Mora et Moreno ont parfaitement illustré cette allégorie sociale, d’époque mais encore pertinente aujourd’hui. On y croit à cette fable tonitruante, constamment fébrile et vivifiante, parcourue d’un onirisme tragique désarmant. Et l’envie de s’y plonger par l’imaginaire des mots défilant au gré des pages en devient irrésistible. Au-delà même de Netflix, c’est une des séries les plus complètes et sublimes que j’ai pu voir : une proposition artistique sincère portée par un récit multigénérationnel d’une densité exceptionnelle.