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Est-ce que Cobra Kai s'est hissée sans problème dans mon top de séries préférées sans que je puisse y faire quoi que ce soit ? Oui. Tout dans le projet m'a scotché, et c'est la première fois depuis des années que je me suis retrouvé à passer des nuits blanches successives à binger une série. Pour moi, la série est à peu près parfaite (par rapport à ses intentions et à son contexte de naissance évidemment), aussi bien dans le fond que la forme.


Le fond, déjà. Cobra Kai fait un pari fou, qu'on a rarement vu, et rarement poursuivi de manière aussi ambitieuse : prendre un matériau de base ancien, et s'en servir comme pierre angulaire d'un univers persistant. Cobra Kai, c'est une série qui postule que le monde de Karaté Kid, avec tout ce qu'on peut en dire de bien et de mal, a continué à exister, et ce pendant près de 40 ans. Tous les personnages qui ont été définis dans la trilogie initiale ont poursuivi leur vie dans ce monde imaginaire. Je sais pas si j'arrive à retranscrire à quel point un tel projet est ambitieux et novateur, mais surtout extrêmement déterminant sur le fond. Parce que Karaté Kid, c'est l'histoire d'un gamin de la banlieue la plus pourrie de All Valley qui parvient à vaincre en tournoi un enfant de la jeunesse dorée californienne et son dojo fascisant. À la suite de Rocky, Karaté Kid esquisse une réflexion sur les déterminants sociaux et la lutte des classes d'une manière certes extrêmement naïve, mais sincère. Ce qui signifie, et Cobra Kai a pris en compte cela, que l'univers persistant Karaté Kid ressuscité par Cobra Kai pose des réflexions très concrètes sur le parcours socioéconomique des personnages. Daniel LaRusso, gosse des quartiers, a fait fortune grâce à sa réputation de karatéka et sa passion pour les voitures (oui, la série taquine la naïveté des films avec beaucoup d'humour et de tendresse), et est devenu un parvenu qui essaie de garantir une place dans la bourgeoisie locale à ses enfants. Johnny Lawrence, rival vaincu de Daniel, a vu son personnage s'épaissir : il était moins un gosse de riches que le fils d'une femme entretenue par un beau-père aisé, avec toutes les humiliations et le besoin de s'affirmer, de trouver une identité, que cela implique. Naturellement, Johnny est donc retourné à sa condition prolétaire, et ne s'est jamais vraiment remis du traumatisme causé par les maltraitances de son sensei. Autour de ces deux personnages centraux, un monde extrêmement cohérent s'est construit. Johnny a eu un fils qui le déteste depuis qu'il a quitté sa mère. Daniel construit un empire automobile certes prospère mais aux pieds d'argile, n'ayant pas de patrimoine en-dehors de sa maison et son entreprise. Arrivé là, Cobra Kai commence : Johnny ressuscite son ancien dojo pour retrouver un sens à sa vie et coacher des gosses paumés dans la vie. La flamme sportive de Daniel est ravivée par la rivalité et le retour de son ancien rival. Et la galerie de personnages s'épaissit peu à peu, tous vivant leur propre vie dans cet univers : Miguel (le nouveau Daniel), Robby (le fils de Johnny), Sam (la fille de Daniel), Tory (une ado précaire qui s'occupe de sa mère), Eli (un gosse moqué pour son bec de lièvre qui retrouve sa combativité grâce au karaté), Dmitri (un loser qui a renoncé à briller et espère s'illustrer dans les études pour sortir de son milieu un jour), des anciens des films, des nouveaux dans les dernières saisons,... Tous des personnages dont on connait les ambitions, les valeurs, les déterminants sociaux. Le combat devient ce qu'il a souvent été au cinéma : la matérialisation de conflits invisibles, la lutte des classes en tête.


Cobra Kai esquisse alors le tableau d'une société où le compromis social est une illusion qui permet aux forts de régner sur les faibles, où les services publics sont à peu près inexistants (pas de police en vue, ce qui est quasi une blague récurrente de la série qui s'amuse elle-même de mettre en scène littéralement des "karaté gangs"), rêve mouillé de libertaire (le vrai monde de la réalité véritable du capitalisme donc), à la différence près que les sensei ont cette ambition d'armer leurs protégés pour se défendre, pour littéralement jump kick les petits bourgeois de l'école dans la face. Le rôle du mentor devient alors central, et plusieurs voies s'opposent : la voie de Johnny (le monde est violent et vous avez le droit, même le devoir de vous montrer tout aussi violent pour trouver votre place), la voie de Daniel (le monde est violent et vous avez le droit de défendre ce qui est à vous en contrant cette violence lorsqu'elle s'exprime), voire des alternatives extrêmes (le monde est violent et vous déteste, vous devez vous venger de cette violence en prenant vous-même le rôle du dominant ; ou l'alternative proposée par un sensei qui est littéralement un riche libertaire : le monde est violent parce que je suis au pouvoir et j'utilise cette violence pour parvenir à mes fins, qui peuvent autant être de faire du profit que de me divertir). Ces deux pôles sont en tension constante : la violence du système et les dojos à la marge, qui représentent une forme de contestation. Si Cobra Kai était née 70 ans plus tôt, les maccarthystes l'auraient peut-être accusée d'être une série communiste, car au fond la seule chose (certes de taille) qui sépare les dojos de Cobra Kai de mouvements militants est qu'ils proposent une émancipation individuelle et non collective. La série n'est donc clairement pas marxiste à proprement parler, par contre matérialiste certainement (il y a littéralement un personnage qui lit le Léviathan dans une scène, indice pas du tout subtil sur le fond de la série) par sa volonté de mettre en scène les déterminants sociaux dans un univers persistant en tension, voire en lutte permanente.


Tout ça se retrouve dans la forme. Cobra Kai a cette force incroyable de vous faire retomber amoureux en permanence, en offrant plein de scènes d'anthologie placées stratégiquement pour relancer régulièrement l'intérêt. Il y a une véritable générosité qui exploite pleinement le concept des séries modernes, dont la production se fait saison par saison et non épisode par épisode, comme à l'époque de la télévision classique où il fallait coincer les téléspectateurs devant leur poste chaque semaine en jouant avec la rétention d'information et avec des cliffhangers souvent malhonnêtes. Cobra Kai emploie une structure que je n'ai personnellement retrouvée (ou en tout cas, bien identifiée) que dans une autre série, l'anime Hunter x Hunter : un gros climax en fin d'épisode pour faire kiffer. C'est une évolution très cohérente du format : avant, il fallait teaser un gros climax dans l'épisode suivant pour être sûr que le spectateur revienne. Maintenant, il faut donner envie au spectateur de relancer un épisode, en lui promettant de retrouver ce rollercoaster d'émotions. C'est très efficace.


Mais surtout, Cobra Kai n'est plus limité autant par la censure que d'autres séries. La télé publique, c'est un truc sacré, et les producteurs privés ont compris ça et ont utilisé la surenchère de violence et/ou de sexualité pour attirer le chaland sur leur service privé (technique HBO). Ce n'est pas le postulat de Cobra Kai, par contre la série profite de se faire diffuser par un privé pour proposer des combats violents, des situations injustes, des protagonistes moralement ambigus et de l'abus de substances, entre autres, toutes choses qu'une chaine américaine n'aurait jamais acceptées. Dans Cobra Kai, des gosses se foutent sur la gueule, s'explosent des objets dans la figure, se font projeter dans des murs, finissent blessés, utilisent parfois des armes, se battent avec plus petit qu'eux, se bourrent la gueule et plus généralement sont agressifs, hostiles, violents. Comme ça peut arriver dans la vraie vie quoi.


Cela donne des combats d'autant plus exceptionnels qu'ils sont chorégraphiés avec goût. Certains sont d'ailleurs tournés en plan-séquence en exploitant pleinement les avantages d'un tel choix. J'ai deux scènes en tête en particulier, et les aficionados de la série savent très bien de quoi je parle. La première montre une violence brutale, soudaine, complètement inattendue, qui émerge dans le quotidien. La deuxième est chorégraphiée avec une précision géographique qui me fait très fort penser à ce qu'on retrouve dans le cinéma hongkongais, par exemple dans "Il était une fois en Chine" de Tsui Hark (je vais me faire tomber dessus pour cette analogie mais balec). Toutes deux cristallisent l'ensemble des conflits exprimés dans la série, et permettent aux personnages de confronter ouvertement leurs relations de pouvoir. Dans la deuxième scène dont je parle, tout particulièrement, l'action est organisée dans un patio entouré de coursives, et une bonne quinzaine de combattants (dont une bonne moitié sont des personnages récurrents et importants) y multiplient les confrontations. La caméra tourne autour des combats, et pendant qu'elle les suit dans les coursives, des combattants traversent le patio. Chacun des personnages a son propre chemin, sa propre chorégraphie et la caméra circule là-dedans, ce qui est franchement génial, d'autant plus que chacun y vient avec ses propres enjeux. C'est comme ça que deux personnages dont le conflit est structurant (bourgeois vs prolo, violence défensive vs offensive, vengeance, Cobra Kai vs Miyagi-do, etc.) se retrouvent par la force des choses côte à côte au moment où on l'attend le moins, alors que ça participe aussi bien de la structure narrative que de la structure de la scène. Symétrie totale entre fond et forme, rêve mouillé de beaucoup de créatifs. Et ne parlons pas du travail de pantomime des acteurs, qui expriment quasi sans dialogue l'ensemble de ces données.


Alors, oui, Cobra Kai est une série qui a des défauts. Mais c'est une réussite totale, si on factorise le fait que c'était un truc totalement inattendu, qui se fixe des ambitions démesurées (faire jouer une comédie d'arts martiaux sociale à des ados Disney Channel et à des acteurs sur le déclin, comme l'incroyable William Zabka qui campe un Johnny Lawrence qui est probablement l'un des personnages les plus attachants que je connaisse) et qui arrive à les tenir dans l'ensemble alors que tout le monde lui aurait pardonné d'être une simple série qui joue sur la nostalgie de Karaté Kid en ressuscitant mollement le concept.


Mon coup de coeur absolu des dernières années en matière de séries.

Antevre
9
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le 3 févr. 2022

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Antevre

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