Bon, Code Geass, c'est d'abord Lelouch. Un élève brillant, fils d'empereur, prince déchu, joueur d'échecs autoproclamé, qui décide de renverser l'Empire de Britannia pour venger sa mère et protéger sa sœur. La promesse est magnifique : fabriquer un personnage qui ne possède ni armée, ni territoire, ni légitimité, mais uniquement son intelligence, son pouvoir de manipulation et une capacité surnaturelle lui permettant de transformer les autres en pions. Lelouch doit donc gagner parce qu'il pense mieux que les autres.
Problème : on nous le raconte beaucoup plus qu'on ne nous le démontre.
Lelouch prépare des plans extraordinaires. Il prévoit tout. Il anticipe tout. Il aurait quinze coups d'avance sur tout le monde. Très bien. Mais le spectateur, lui, voit souvent surtout le rideau tomber, puis Lelouch expliquer après coup pourquoi tout s'est déroulé exactement comme il l'avait prévu. C'est pratique, le génie rétrospectif. Vous n'avez plus besoin d'écrire une stratégie brillante : vous faites apparaître le résultat, puis vous donnez au personnage cinq minutes pour expliquer qu'en réalité il avait tout calculé.
C'est un peu comme si Kasparov terminait une partie en disant : « Tu vois, en fait, depuis le début j'avais prévu ton fou en B4. » Sauf que nous n'avons pas vu l'intelligence. Nous avons vu le PowerPoint de l'intelligence après la bataille.
Son génie politique souffre du même problème. Lelouch est censé être un extraordinaire manipulateur, mais son pouvoir de persuasion est souvent remplacé par son pouvoir magique. Il ne convainc pas toujours les hommes : il leur ordonne. Il ne transforme pas les consciences : il leur plante un Geass dans le cerveau. Le grand Machiavel dispose donc d'un bouton « obéir immédiatement ». Ce qui relativise légèrement ses talents de stratège.
Et puis il y a son masque.
Ah, le masque.
Lelouch devient Zero pour cacher son identité.
Excellente idée.
Sauf que Zero passe son temps à exposer ses ambitions, sa personnalité, ses méthodes, ses obsessions et parfois pratiquement son mode d'emploi. Le mec est tellement discret qu'il ne lui manque plus qu'une carte de visite :
ZERO — Renversement des empires — vengeance familiale — disponible tous les mardis.
Le plus extraordinaire est que personne ne semble vraiment se demander qui est ce lycéen capable de commander une armée, de comprendre les mouvements de plusieurs gouvernements, de retourner des généraux et de connaître les détails des opérations militaires britanniennes. C'est un peu comme si votre voisin de palier, qui rate ses contrôles de mathématiques, apparaissait soudain à la télévision pour renverser l'OTAN.
Et pourtant, derrière cette écriture parfois franchement bancale, il y a un univers qui possède une vraie gueule.
Britannia est une espèce de monarchie impériale néo-arthurienne sous amphétamines. Des Lords, des chevaliers, des gouverneurs, des administrateurs, des généraux, des amiraux, des unités spéciales, des Knights of the Round, des Valkyries, des princes qui complotent contre d'autres princes... On ne sait parfois plus si l'on regarde une guerre mondiale, une tragédie shakespearienne ou un tournoi de chevaliers montés sur des robots.
Et les méchas sont partout. Ils volent. Ils roulent. Ils sautent. Ils se transforment. Ils font des cabrioles. Ils tirent des missiles. Ils détruisent des bâtiments. Et parfois ils gagnent parce que le scénario avait décidé qu'ils devaient gagner.
La puissance militaire dans Code Geass possède d'ailleurs une étrange propriété physique : elle varie exactement selon les besoins dramatiques de l'épisode. Un personnage peut être absolument invincible pendant quinze minutes, puis perdre contre trois types en mobylette parce qu'il faut préparer le cliffhanger.
La géopolitique devient progressivement beaucoup plus intéressante : Britannia, les résistants, le Japon, les différentes factions impériales, les jeux de pouvoir, les révolutions, les guerres civiles... Le monde s'épaissit. Mais cette complexité ressemble parfois à quelqu'un qui aurait renversé une boîte entière de figurines sur une carte du monde.
« Là, c'est un empire. Là, des rebelles. Là, une faction secrète. Là, un prince qui trahit son frère. Là, une organisation clandestine. Là, un mec qui veut devenir empereur. » Et ça continue. Quant au lycée, je préfère ne pas en parler. Ou si.
Parce qu'il faut quand même reconnaître le miracle : Code Geass réussit à raconter des guerres, des massacres, des révolutions, des coups d'État et des crises géopolitiques tout en trouvant le moyen de consacrer un temps considérable à des lycéens qui organisent des activités de club. Le monde brûle. Zero prépare une révolution. Des milliers de personnes meurent. Et quelque part, probablement, quelqu'un organise une fête scolaire. La gravité de l'ensemble en prend parfois un sacré coup. Car c'est finalement le grand défaut de la série : elle manque de poids. Les morts arrivent, repartent, reviennent dans les conversations, deviennent des traumatismes pendant deux épisodes, puis l'intrigue repart à toute vitesse.
Il devrait y avoir de la terreur. De la paranoïa. De la peur. La sensation que chacun pourrait être espionné, trahi, exécuté. Mais Code Geass préfère souvent le spectaculaire au tragique. Un massacre devient une scène choc. Une trahison devient un twist. Une mort devient un cliffhanger. Une guerre devient un grand ballet de méchas.
Et pourtant, curieusement, je ne trouve pas l'œuvre manichéenne. C'est même probablement son meilleur aspect. Lelouch parle de justice alors qu'il poursuit essentiellement une vengeance personnelle. C'est un assassin. Un manipulateur. Un homme profondément orgueilleux qui découvre le pouvoir et développe immédiatement cette maladie très humaine consistant à croire qu'il est particulièrement qualifié pour décider du destin de plusieurs milliards de personnes.
Il veut sauver le monde. Évidemment. Tous les hommes qui veulent gouverner le monde commencent par là. Suzaku constitue son miroir grotesque : lui veut changer le système de l'intérieur, grimper dans la hiérarchie et devenir suffisamment puissant pour la réformer. Ce qui est assez fascinant parce que son raisonnement revient parfois à penser que si je monte suffisamment haut dans une machine monstrueuse, je ne serai pas écrasé par elle. Très belle théorie. L'Histoire en a testé quelques variantes.
Et puis il y a l'Empereur, qui est probablement l'un des personnages les plus intéressants précisément parce qu'il ne se contente pas d'être « le méchant ». Son projet de figer le temps et d'abolir les mensonges pour supprimer une partie des souffrances humaines est complètement dément, mais il possède une logique interne.
C'est le propre de Code Geass : presque tout le monde a une justification. Et presque tout le monde a des cadavres dans le placard. Même les personnages les plus idéalistes finissent par se salir les mains. Même ceux qui parlent de paix acceptent la violence. Même ceux qui prétendent protéger les autres deviennent capables de les sacrifier. Même les « bons » deviennent monstrueux dès qu'ils considèrent que leur cause le justifie.
Et c'est là que la série devient véritablement intéressante : elle ne demande pas seulement qui est bon et qui est mauvais, mais jusqu'à quel point un homme peut devenir mauvais en se racontant qu'il agit pour le bien.
Puis arrive Euphemia. Et là... Putain. Il fallait vraiment oser. Toute la série avait construit une jeune femme relativement innocente, idéaliste, sincèrement désireuse d'améliorer le sort des Japonais. Et tout à coup, le Geass de Lelouch dérape, la situation devient catastrophique et elle finit par massacrer ceux qu'elle voulait précisément protéger. L'idée est excellente.
L'exécution est... Disons... d'une commodité scénaristique presque obscène. Parce que la tragédie repose sur un mécanisme qui ressemble parfois à une ampoule électrique : « Ah mince ! Le Geass s'est activé ! » Et voilà une guerre.
On retrouve cette tendance partout : les plans de Zero sont parfois brillants, parfois complètement invraisemblables ; les coïncidences tombent exactement au moment nécessaire ; les personnages savent parfois des choses qu'ils ne devraient pas savoir ; les stratégies militaires sont tantôt géniales, tantôt dignes d'un jeu vidéo dont l'intelligence artificielle aurait démissionné.
Même le fameux épisode où tout le monde se déguise en Zero ressemble moins à une opération clandestine qu'à une convention de cosplay qui aurait accidentellement déclenché une révolution nationale. Et malgré tout ça... Je continue. Parce que Code Geass possède cette qualité rare : même lorsqu'il fait n'importe quoi, il donne envie de savoir jusqu'où il va pousser le n'importe quoi. C'est parfois brillant. C'est parfois complètement con.
Souvent les deux dans la même scène. Mais derrière ses deus ex machina, ses stratégies invraisemblables, son fan-service, ses détours scolaires et ses personnages qui semblent parfois avoir été écrits avec une télécommande émotionnelle, il demeure quelque chose de véritablement intéressant : un monde où personne ne possède les mains propres.
Et peut-être que Lelouch n'est finalement pas un génie parce qu'il sait toujours ce qu'il fait. Il est fascinant parce qu'il croit pouvoir tout contrôler. Comme tous les grands joueurs d'échecs imaginaires. Jusqu'au moment où ils découvrent qu'il y avait, sous l'échiquier, des êtres humains.