Vous voulez regarder un thriller maîtrisé ? Regardez Copycat Killer.
Vous préférez un drame sociétal ?
Alors regardez Copycat Killer.
Présentée comme un polar, la série l’est pleinement : précise, réaliste, portée par un récit tendu, puis elle glisse vite vers quelque chose de plus profond que ce que Netflix nous propose.
Pour bien comprendre la série, il faut revenir un instant sur l’histoire de Taïwan. Le pays a vécu près de quarante ans sous la Terreur Blanche. Censure, surveillance, peur silencieuse : cette période a laissé une méfiance durable envers l’autorité et l’information. La série n’y fait jamais allusion directement, mais cette mémoire sourde se lit en silence.
L’action se déroule en 1997, un an seulement après les premières élections présidentielles au suffrage universel. La démocratie est neuve, encore fragile ; les institutions se réorganisent, les médias se redéfinissent et la population sort à peine de décennies de contrôle. Ce contexte donne à Copycat Killer une tension particulière (on le voit lors d’un échange entre le procureur et la journaliste). Derrière l’enquête, on sent un pays qui cherche encore ses repères.
La série s’organise donc en trois chapitres bien distincts, dans l’écriture comme dans la scénographie. D’abord un thriller classique, précis et efficace. Puis une zone plus trouble où les certitudes vacillent. Enfin, un dernier volet qui dévoile la dimension sociale de l’histoire. Peu à peu, ce qui semblait être une enquête devient le portrait inquiet d’une ville entière.
Au cœur de ce tableau, le procureur Kuo sert de fil rouge. Silencieux, réfléchi et méthodique, comme l’est également le procureur Hwang Shi-mok de Stranger, il en est pourtant le versant opposé. Si l’un est figé dans l’absence d’émotions, Kuo, lui, est un homme détruit, rongé, qui se raccroche à ses médocs comme le cerveau à son cœur.
La réalisation, signée Chang Jung-chi, impressionne par sa précision. Le réalisateur s’était déjà illustré avec Touch of the Light (présenté aux Oscars en 2012). Je n’ai rien vu d’autre à son sujet, mais je le ferai. Sa technique est maîtrisée. Chaque mouvement de caméra est pesé : plans séquences jamais imposants, plan qui se resserre, recul qui aère, transition discrète qui accompagne une pensée. La mise en scène, sobre mais souveraine, préfère la justesse au spectaculaire.
Quand les images deviennent trop dures, la caméra s’éloigne. Sauf dans une scène insoutenable (en fin de série), où le malaise vient moins du sang que du regard du tueur, du bruit des coups et de leur nombre. C’est techniquement remarquable : la violence physique devient violence psychologique. La mise en scène exprime la pensée, pas seulement l’action. Ainsi, chaque plan fixe dit quelque chose sur la solitude, la culpabilité ou la violence invisible. Le rythme laisse place au silence et à l’inconfort. Enfin, la photographie froide, dans les tonalités bleues et les cadrages asymétriques, renforce cette impression de monde figé.
La série attire l’attention sur une menace plus subtile qu’un simple tueur : un homme affable aux manières polies. Sa voix posée, son assurance tranquille masquent un pouvoir insidieux. Le tueur, lui, est méticuleux. Mais sa méticulosité n’est pas gratuite : elle reflète le système social dans lequel il évolue. À Taïwan, justice, police, médias fonctionnent sur des protocoles rigides et des hiérarchies. Il fait de même. Copycat Killer ne martèle rien, mais distille un avertissement : se méfier de ceux qui, sous des airs aimables, influencent l’esprit d’un pays encore fragile.
Là où les Coréens réagissent au quart de tour, où une simple rumeur suffit à embraser les réseaux avant même de vérifier les faits, les Taïwanais ont appris à douter et à croiser les sources avant de réagir.
Sous son apparence de thriller, Copycat Killer devient ainsi un drame social où les médias naissants, la peur et la méfiance peuvent orienter les réactions collectives. Ce ne sont plus seulement les crimes qui importent, mais la façon dont une société les absorbe, les commente et les déforme. La série montre une démocratie qui apprend encore à marcher.
Le casting est parfait. Wu Kang-ren incarne un procureur sensible et réfléchi mais qui avance dans sa douleur, tout en retenue. Les seconds rôles apportent chacun une nuance essentielle. Fandy Fan, dans un rôle difficile (je l’ai découvert et aimé dans More Than Blue), choisit un jeu plus intense qui correspond à la fracture de son personnage. Tous participent pleinement à la réussite de la série. Aucun surjeu : tout est dans la retenue ou l’explosion, mais c’est toujours juste, profond, sensible ou glaçant.
Au fond, Copycat Killer parle aussi de nous : de ce que devient une démocratie lorsque l’information (vraie ou fausse) circule plus vite que le discernement. La série nous rappelle à quel point une société peut vaciller lorsque l’émotion supplante la réflexion, lorsque le bruit l’emporte sur la nuance. Sans jamais donner de leçon, elle invite simplement à se souvenir que la liberté exige du recul, de la responsabilité et une vigilance collective.
Sous son vernis de thriller, Copycat Killer pose une question essentielle : que devient une démocratie si elle oublie de réfléchir avant de juger ?