Note personnelle : 7/10
Da Vinci's Demons, série imaginée par David S. Goyer et diffusée sur Starz en 2013, est un ovni télévisuel aussi fascinant qu’inégal. Elle se propose de revisiter la jeunesse de Léonard de Vinci, non pas comme une biographie fidèle, mais comme une fresque baroque, mêlant science, magie, conspirations et élan créateur. Une démarche audacieuse, parfois vertigineuse, qui séduit par son souffle mais trébuche souvent sur son ambition.
L’un des axes les plus marquants — et sans doute les plus polarisants — de la série, réside dans son usage appuyé de l’ésotérisme. Loin de se limiter à l'art, à l'ingénierie ou aux expérimentations anatomiques qui ont fait la renommée du vrai Léonard de Vinci, la série l’entraîne dans une quête initiatique dont les racines plongent dans les sociétés secrètes, les prophéties mystiques et les textes occultes.
La mystérieuse Tomb of Mithras, les visions hallucinées de Léonard, les dialogues sibyllins avec le Turk, ou encore la quête du Livre des Feuilles, sont autant d’éléments qui inscrivent l’intrigue dans une tradition symbolique plus proche de L’Alchimiste que du Codex Atlanticus. Cette approche ésotérique, flirtant parfois avec le fantastique, confère à la série une atmosphère envoûtante, presque initiatique, mais elle brouille aussi les frontières du vraisemblable.
On pourrait y voir une métaphore de l’élévation intellectuelle — un chemin vers la connaissance qui passe par l’épreuve, le doute, et la révélation. Mais cet ésotérisme appuyé, souvent introduit de manière abrupte, peine parfois à trouver sa cohérence au sein du récit global. Il fascine, mais il déroute.
Si la série séduit par sa densité et sa flamboyance, elle souffre aussi d’un déséquilibre notable dans la gestion du rythme. Le spectateur est tantôt emporté dans des séquences haletantes, tantôt noyé sous une surcharge narrative.
Les épisodes alternent sans transition entre les intrigues politiques de Florence, les conflits familiaux des Médicis, les mystères ésotériques, les amours contrariées, les inventions de Léonard et des flashbacks aux implications métaphysiques. Ce foisonnement, bien qu’ambitieux, provoque un essoufflement. Certains arcs s’étirent au-delà de leur intérêt, tandis que d’autres — prometteurs — sont abandonnés trop vite, comme s’ils avaient été sacrifiés sur l’autel de la complexité.
La série semble souvent hésiter entre le drame historique et le thriller fantastique, entre le portrait psychologique et la fresque complotiste. Cette indécision affecte la clarté du propos, et fait de Da Vinci's Demons une œuvre aussi stimulante qu’inégale.
Tom Riley campe un Léonard de Vinci charismatique, vif, profondément moderne. Mais ce Léonard-là n’est pas celui des livres d’Histoire. Il est tour à tour peintre, ingénieur, philosophe, alchimiste, espion, séducteur — une figure presque surhumaine, plus proche d’un super-héros renaissant que du polymathe tourmenté que l’on connaît.
Historiquement, Léonard était certes en avance sur son temps, mais aussi lent, minutieux, parfois instable, et souvent inachevé dans ses projets. L’œuvre de la série, en romançant sa vie, prend des libertés qui peuvent déranger, mais elle le fait avec un aplomb assumé, qui force un certain respect. Ce choix de fictionner la réalité transforme Léonard en une légende vivante, un symbole de la créativité libérée de toute contrainte.
Sur le plan visuel, la série est un festin. Florence y est magnifiée comme une ville de tensions, de fastes et de ténèbres. La lumière se mêle aux ombres comme dans un tableau du Caravage, et la mise en scène n’hésite pas à emprunter au fantastique pour sublimer l’ordinaire. Les machines de Léonard prennent vie dans des séquences d’animation poétiques qui rendent hommage à la puissance de l’imagination.
Cependant, si la série s’appuie sur des événements historiques bien réels — comme les rivalités entre les Médicis et le Vatican, ou l’omniprésence de la censure religieuse — elle les retravaille avec une grande liberté. Les anachronismes sont légion, les dialogues résolument contemporains, et la chronologie largement réinventée. Pour les amateurs de rigueur historique, cela peut agacer. Pour d’autres, cela ouvre une brèche vers une fiction décomplexée, à mi-chemin entre le rêve et le mythe.
Da Vinci's Demons est une œuvre qui tente beaucoup, parfois trop. Elle vise le génie, trébuche souvent, mais laisse derrière elle une trace singulière. C’est une série que j’ai appréciée pour sa capacité à rêver grand, à détourner l’Histoire pour en faire un terrain de jeu créatif. Malgré ses maladresses, ses lenteurs et ses excès, elle m’a captivé par son imaginaire, sa volonté de rendre hommage à l’invention sous toutes ses formes.
Mon 7/10 reflète cette dualité : un plaisir de spectateur curieux, parfois frustré, mais jamais indifférent. Une série qui ne cherche pas tant à raconter la vie de Léonard, qu’à nous faire ressentir l’effervescence d’un esprit en constante ébullition.