Il faut surmonter une crainte pour se lancer dans cette série : l'inévitable comparaison aux trois saisons splendides (co-création Marvel-Neflix) auxquelles ce Born Again fait suite.
En effet si un fossé de huit ans sépare la fin de la première série et le début de celle-ci, c'est un abysse si on considère les différences de contexte. Daredevil était au début vaguement connecté par des références aux évènements du Marvel Cinematic Universe. Il est désormais établi par les créateurs de cet univers qu'il est appelé à devenir un de ses piliers ou en tout cas un de ses membres actifs, avec son entourage (le dernier gros carton en date de la maison, Spider Man : Brand New Day, a pleinement intégré dans son casting le Punisher interprété par Jon Bernthal introduit dans la série Netflix, faisant suite au simple caméo de Charlie Cox dans No Way Home). Et désormais, Disney, l'ogre de production Disney friand d'univers ultra-connectés, est à la baguette et à la tête de la propriété intellectuelle du personnage.
Qu'on aime ou non les propositions de la firme de Burbank dans l'univers super-héroïque, il est évident qu'elle se lance ici dans la prolongation d'une série dont le ton sombre et ultra-violent n'est pas dans ses cordes premières. Il est évident aussi que la précédente mouture chez Netflix a conquis son heure de gloire par cette noirceur, son ton de thriller urbain collant à l'apport primordial de l'auteur Frank Miller à l'évolution en BD du personnage, dans les années 80 et 90. Plus un vigilante qu'un super-héros cosmique, un justicier de la rue et non du monde...
Alors la crainte est légitime ; Disney n'allait-elle pas fondre cet esprit vicieux et sanglant dans son creuset coloré et comique qui fait sa fortune au cinéma ? Ainsi le Punisher comme je le disais s'est trouvé personnage secondaire chez Spider Man, mais au prix d'une trahison à ses précédentes aventures : tchatcheur, sympathique, vaguement torturé par son passé, et même carrément comic-relief, dernière partition où on l'imaginait. Ca n'enlève au film rien de sa sympathie ni de son efficacité, mais ça dénature cette interprétation de Frank Castle au point de croire qu'on a affaire à une nouvelle version du personnage et même un recast (ce qui est faux!), c'est perturbant.
Qu'on le dise : la crainte de voir Disney enlever à l'univers premier de cette itération de Daredevil son âme désespérée voire poisseuse est infondée. Certes, il y a quand même des sorties de route de ce côté, mais c'est rare.
Le plus aberrant étant un épisode de braquage de banque de la saison 1. Son objectif premier semble de faire le lien avec une autre série Disney-Marvel, avec un forcing décomplexé. Ces cambrioleurs/cheveux sur la soupe irlandais, qui suivent de manière littérale les pseudos choisis par les braqueurs du Reservoir dogs de Tarantino, débarquent là contre toute cohérence dans le déroulé des événements, pour un objectif qu'on a raccordé à l'histoire principale avec un extenseur.
De plus, l'intervention de Matt Murdock dans le bordel n'est pas crédible pour un sou : pourquoi ce témoin ultra-capital n'est-il pas retenu par la police par la suite, et comment explique-t-on qu'il soit resté si cool pendant la crise et qu'il ait pu faire ce qu'il a fait devant témoins, sous son identité civile, malgré son handicap ? Heureusement que cet épisode hors du coup certifié "MCU compatible" n'arrive pas dans les premiers, ça aurait plombé le projet.
Finalement, on a tellement travaillé l'univers de ce héros et de sa nemesis qu'il supporte difficilement ces incursions extérieures. Qu'elles prennent ou non place dans la grand plan de Disney, d'ailleurs : les mélanges avec les membres de la troupe new-yorkaise des Defenders datent de la première époque, et posaient déjà souci. Si on lui adjoint un complice aux super-pouvoirs marqués, on perd cette ambiance autour de l'homme sans peur. Le Caïd peut lui tenir la dragée haute car il est un adversaire physique à sa mesure, car il peut faire pression sur les témoins que l'alter-ego avocat de Daredevil tente de faire parler. Mais si un héros qui démonte des murs d'un coup de poing entre dans l'équation, la menace sourde de Wilson Fisk n'a plus de raison d'être. Il existe quelqu'un qui peut en un instant le mettre physiquement hors d'état de nuire. Ou bien qui pourra facilement récupérer des preuves contre la réputation publique que l'adversaire s'efforce d'établir (par protection super-héroïque des dits témoins, par exemple).
Il en est ainsi pour ce renouveau Born Again. Il va falloir que les créateurs s'efforcent de garder cet univers le plus loin possible des autres licences (et on sent pourtant que ce n'est pas le chemin à venir pour la saison 3, aïe...). Daredevil, le Caïd et Bullseye se suffisent largement à eux-mêmes.
Cette intrigue politique et judiciaire ne tient pas une seconde si on considère les forces extérieurs du MCU, et leur immobilisme face à ce véritable coup d'état sur New York.
C'est assez brillant et culotté en soi, ça devrait se tenir complètement à part.
Le Punisher était déjà une sorte de création de cet univers, et il n'a pas de super-pouvoirs. C'est pourquoi lui, en revanche, se marie si bien à cette intrigue. C'est pourquoi sa première scène dans la saison 1 de Born Again écrase en quelques minutes les égarements du personnage dans le Spider Man évoqué. Il trouve là toute son épaisseur, sa noirceur, son ambivalence, et le grave dilemme qu'il pose à la méthode et à l'éthique de l'avocat aveugle. L'entraînant par ailleurs presque du côté obscur.
Alors il faut être honnête. Ce Born Again est un titre qui fait frémir les lecteurs de Daredevil, puisqu'il s'agit d'un run mythique. Mais son adaptation est aussi éloignée de son origine que ne l'était celle de Civil War, autre trahison de titre bien connue des dernières années. Mais la trahison à l'univers paraît moins grande, même si cette nouvelle série est plus proche du travail de Brian Michael Bendis (avec Alex Maleev au dessin) que de celui de Frank Miller (ce qui n'est pas étonnant, puisque Bendis est crédité parmi les producteurs de la série). Que ce soit au niveau de l'ambiance que dans celui des péripéties. Pourtant la récupération de ce slogan Born Again par l'équipe com' du Caïd est un joli pied de nez, et finalement une raison valable à la récupération du titre.
Aussi, la nouvelle série semble être moins radicale graphiquement. Elle joue moins sur les clair-obscurs des nuits d'Hells Kitchen, et ne retrouve pas la puissance des deux plans-séquence mémorables de son aînée (un dans le couloir, un autre dans une cage d'escalier : deux prodiges de mise en scène). Elle a son lot de gore, mais semble plus lumineuse dans sa palette de couleurs. Ce qui est sans doute une volonté de direction artistique, je pense. On veut rendre la ville plus réaliste pour mieux asseoir les ambitions de tracer des parallèles avec le contexte politique actuel des Etats-Unis. Les régulières incises réalisées au smartphone levé par la nièce de Ben Urich, au hasard des rues de New York, sont une idée férocement moderne et particulièrement bien vue. Elles donnent aux habitants de la ville un aspect plus vivant et divers que pour la première série.
Et l'action est parfaitement chorégraphiée. Bullseye retrouve toute sa puissance d'antan (et la puissance effroyable que son talent lui donne dans les BD). La série tient aussi un fil rouge d'une grande beauté formelle et d'une certaine ambiguïté, dans les situations et les mouvements semblables vécus par Daredevil et son grand ennemi. Un lien mystique.
Ajoutez à cela des instants épiques savamment amenés, une véritable place laissée aux événements judiciaires, des interprétations inspirées, et vous obtenez une très honorable descendante de pour l'instant 2 saisons, ainsi que des instants de véritables mises en vie de pages imprimées.