Des vivants
7.4
Des vivants

Série France 2 (2025)

Voir la série

Qui a vraiment envie de regarder une mini-série de huit épisodes sur le Bataclan et les conséquences de l’attaque terroriste sur les survivants ? Pas nous en tous cas, habitués des concerts parisiens et de cette superbe salle où nous avons vécu quelques uns de nos plus beaux moments musicaux. Pas nous, surtout, dont une bonne partie des amis proches étaient au Bataclan le 13 novembre 2015, et qui avons, évidemment, du mal à accepter que leur épreuve soit devenu un sujet « de série télé », au même niveau peut-être que les habituelles bios de serial killers et autres joyeusetés malsaines qui font de l’audimat…

Tout cela pour expliquer que nous sommes rentrés dans Des vivants à reculons, la télécommande à la main, prêts à appuyer sur la touche stop au moindre dérapage, prévisible, voire inévitable. Et la représentation, ouvrant le premier épisode, de l’évacuation de la salle après l’assaut des forces de police, nous a bouleversés. Et crispés. Mais il a bien fallu reconnaître que Jean-Xavier de Lestrade, Antoine Lacomblez et leur équipe ont réussi à dépeindre l’horreur de ces moments que nous n’oublierons jamais, sans tomber dans le voyeurisme, ni le pathos contre-productif, ni l’exploitation politique, ni – et c’était le plus gros écueil finalement – dans les mécanismes spectaculaires de la série « à la Netflix ».

Mis en confiance par cette entrée en matière éprouvante mais digne, nous avons alors eu envie de suivre la trajectoire au cours des jours, des semaines, des mois, puis des années qui ont suivi le 13 novembre, de ce petit groupe de survivants (de « potages » – potes otages, comme ils se sont eux-mêmes qualifiés) d’une longue séquestration de plus de deux heures, dans un étroit couloir, sous la menace de deux terroristes armés de Kalachs et portant des ceintures d’explosifs.

Construite à partir d’histoires vraies et d’un travail de fond réalisés par les acteurs avec les personnes qu’ils représentent, Des vivants est une vraie réussite, évitant à peu près tous les pièges du genre. Pas de bons sentiments, pas d’incantation pro-résilience (les « survivants » expliquent d’ailleurs à plusieurs reprises combien les injonctions à « aller mieux », « se resaisir », sont contre-productives, et même haïssables…), pas d’humanisme de pacotille (les assaillants sont de médiocres imbéciles ne méritant que notre mépris, et sûrement pas notre pardon), juste la violence de la vie qu’il faut bien reprendre, même en sachant que rien ne sera plus jamais pareil. Car la souffrance ne prendra sans doute jamais fin : il faudra bien coexister avec elle.

Alors, huit épisodes d’un peu moins d’une heure, c’est beaucoup, même si c’est ce qu’il faut pour parcourir l’espace de temps qui sépare le 13 novembre 2015 de la fin du procès des terroristes, en mai 2022. Il y a, comme dans beaucoup de séries TV, un ventre mou, quand se dilue (un peu) l’impact le plus brutal des épreuves vécues, et que les problématiques des personnages semblent « se banaliser » : problèmes de couples, problèmes professionnels, problèmes avec les enfants qui grandissent, problèmes d’argent… mais, en fait, pourquoi les « survivants » du couloir y échapperaient-ils, sous prétexte qu’ils sont des « victimes », et définis comme tels ? C’est peut-être aussi ça, l’intelligence de l’écriture de la série, que de suggérer, sans l’asséner, qu’affronter ces problèmes quotidiens, « normaux », quand on a vécu l’horreur, prend une couleur, un sens un peu différents.

Et c’est alors que le septième épisode, le plus éprouvant de tous, nous impose un long flash-back : nous voilà de retour dans le couloir, au moment de l’assaut de la BRI, et cette longue scène de tension et « d’action », heureusement filmée de manière réaliste et anti-spectaculaire, permet aussi de revenir sur tout ce qu’on a entendu jusque là, et de remettre en perspective l’ensemble des épisodes qui ont précédé.

Le dernier épisode, celui consacré en grande partie au procès, comporte deux moments-chocs : d’abord la confrontation de deux des « potages », dans un lycée, avec une élève mettant en doute la véracité de leur récit, et même la véracité de l’évènement dans son ensemble. Un passage littéralement horrible, qui en quelques secondes revient sur le cancer actuel de l’engloutissement de la vérité sous les mensonges complotistes foisonnant sur les réseaux sociaux. Et puis il y aussi les quelques minutes de l’écoute de l’enregistrement sonore de l’irruption des terroristes dans le Bataclan, quelques minutes absolument terrifiantes. Qui font comprendre plus que n’importe quel discours l’horreur de l’attaque.

Mais, au final, ce que l’on préfèrera retenir, c’est une multitude de petits instants magiques au sein de la bande de potes (félicitations à la troupe d’acteurs toute entière, qui a fait un travail formidable, au plus près de la vérité des faits et des êtres !). Comme les passages où la musique réunit à nouveau les amis et les amoureux, à l’image de l’interprétation acoustique finale du Get Lucky de Daft Punk : ils témoignent que, oui, la vie continue, en dépit de ce que veulent tous ces fanatiques religieux qui vénèrent, eux, la Mort.

« We’re up all night for good fun / We’re up all night to get lucky »

[Critique écrite en 2025]

https://www.benzinemag.net/2025/12/01/france-tv-des-vivants-up-all-night-to-get-lucky/

Eric-Jubilado
8
Écrit par

Créée

le 1 déc. 2025

Critique lue 50 fois

Eric-Jubilado

Écrit par

Critique lue 50 fois

3

D'autres avis sur Des vivants

Des vivants

Des vivants

5

Ukiyo

332 critiques

Louable, mais raté

Sauf situation particulière, les grands drames de l'histoire (Shoah, génocide rwandais, Holodomor, etc.) sont très difficilement représentables à l'écran sous forme de fiction. La raison en est...

le 27 oct. 2025

Des vivants

Des vivants

8

A63N

22 critiques

Cette série m'a retourné.

Très concrètement. Car avant de lancer le premier épisode j'étais habité par cette réticence presque militante à l'égard d'une oeuvre se permettant de projeter dans la fictionnalisation le quotidien...

le 3 nov. 2025

Des vivants

Des vivants

8

JromeCin-radica

3417 critiques

Le meilleur de la télévision

Des vivants, série en huit épisodes signée Jean-Yves Lestrade, suit le destin de plusieurs personnages à travers les années. Ils s’aiment, se perdent, se retrouvent. Ils connaissent les éclats du...

le 5 nov. 2025

Du même critique

Je veux juste en finir

Je veux juste en finir

9

Eric-Jubilado

6889 critiques

Scènes de la Vie Familiale

Cette chronique est basée sur ma propre interprétation du film de Charlie Kaufman, il est recommandé de ne pas la lire avant d'avoir vu le film, pour laisser à votre imagination et votre logique la...

le 15 sept. 2020

Les Misérables

Les Misérables

7

Eric-Jubilado

6889 critiques

Lâcheté et mensonges

Ce commentaire n'a pas pour ambition de juger des qualités cinématographiques du film de Ladj Ly, qui sont loin d'être négligeables : même si l'on peut tiquer devant un certain goût pour le...

le 29 nov. 2019

1917

1917

5

Eric-Jubilado

6889 critiques

Le travelling de Kapo (slight return), et autres considérations...

Il y a longtemps que les questions morales liées à la pratique de l'Art Cinématographique, chères à Bazin ou à Rivette, ont été passées par pertes et profits par l'industrie du divertissement qui...

le 15 janv. 2020