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Spleen et Idéal
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le 20 févr. 2023
Le visionnage des deux saisons d'Euphoria a causé chez moi un sentiment permanent de résistance, un genre d'envie de saine mauvaise volonté. Le sentiment de devoir résister à l'extrême attractivité de la forme pour pouvoir garder un minimum de hauteur.
Se laisser porter par l'euphorie visuelle me semblait trop facile, c'était tomber dans un piège trop évident.
Parce que oui, sur la forme, élogieux on peut certainement l'être. La direction artistique est empreinte d'un talent qu'il serait de fort mauvaise foi de nier. Les couleurs, le mouvement, les plans, la réalisation, c'est d'une technicité d'un très très haut niveau. Tenez, je suis particulièrement sensible à ces extérieurs nocturnes à la Gregory Crewdson, avec cette fumée qui donne texture à la lumière, ces travelings planants sur les vélos qui rendent aussi interminables qu'agréables ces introspectifs retours de soirée. Qui serais-je pour dire que les équipes techniques et artistiques d'Euphoria ne savent pas ce qu'elles font ?
Et c'était donc le danger de la série : la laisser gaver mes yeux de sucre et ne plus rien voir d'autre.
De là, je pourrais tendre vers un avis proche de celui que j'ai à propos de Six Feet Under : un fond sous-dimensionné vis-à-vis de la forme. Mais ce qui diffère fondamentalement entre les deux séries, c'est qu'Euphoria ne crée pas du drame sur du vide. Déjà il n'arrive pas rien aux personnages, y a quand même un peu d'intrigue ; mais quand bien même on sur-dramatiserait du pas-grand-chose, on l'assumerait la tête haute. Euphoria est un kaléidoscope émotionnel braqué sur l'adolescence, où chaque texto est une tragédie grecque. Nos personnages en feront des tonnes et on les filmera d'une manière tout aussi criarde. Et malgré toute ma volonté de résistance à la forme, j'ai fini par réaliser que la forme est le fond. Les deux sont indissociablement intriqués dans cette série.
Euphoria peut se permettre une forme tapageuse, hyperbolique, bipolaire, dramatique, expressionniste, artificielle parfois, parce que c'est ce dont son fond parle.
J'aime particulièrement le regard de la série sur les événements. Je me souviens notamment de cette réplique de Rue que je retranscris approximativement en français : « On s'envoie des nudes, c'est notre preuve d'amour. Ouais, ouais, à votre époque on s'envoyait des fleurs, cool. On est en 2019, c'est comme ça, réveillez-vous. » On se fait salement couper l'herbe sous notre pied de vieux con, on nous pousse à descendre de notre tour d'ivoire et à adopter un regard mis à jour, contemporain, sans jugement. Une forme de « Je sais que c'est probablement pas ton monde, mais laisse-toi aller putain. »
Bien sûr que c'est pas mon monde. Je suis pas américain, je suis pas bourgeois, j'ai pas grandi avec les smartphones. Dans mon monde l'adolescence n'était pas aussi barbare, sauvage, colorée, hurlante. Entre nous, je ne suis même pas sûr que ça reflète un quelconque réel quelque part sur Terre. Mais Rue m'accepte malgré tout dans sa série alors je fais l'effort de m'ouvrir à cette planète lointaine et bizarre. Je m'autorise à regarder cette banlieue bourgeoise comme on regarderait de la science-fiction, je laisse la suspension d'incrédulité faire son chemin, je m'efforce de prendre cette histoire au sérieux.
D'un point de vue politico-social, la mode des thèmes LGBT est pour une fois abordée de façon décente et intelligente. On traite clairement les sujets, en profondeur, sans chercher à cocher des cases pour cocher des cases. Et surtout il y a une bienveillance et une sérénité dans le ton qui sont plus que bienvenues, on se la joue « gaucho cool ». En un sens, on considère la tolérance du spectateur comme acquise, on lui cherche pas des noises, on part pas du principe qu'il est un affreux réactionnaire blanc et qu'on va lui marcher dessus. Si bien que le propos est parfaitement écoutable et enrichissant pour un gars comme moi un peu fatigué par l'hystérie sur ces sujets. D'ailleurs la série tourne en permanence cette hystérie en dérision pour nous mettre dans sa poche. Je pense à une réplique où une nana dit je sais plus quoi d'un peu excessif et on lui répond un truc du genre « Meuf tu te prends pour un fil Twitter. » Le contrat de consentement de la Belle au Bois dormant c'est provocant, drôle et bien senti. On tourne en dérision le « That's racist! » machinal lancé par quelqu'un dans le public au milieu d'une tirade de Cassie. Bref, il y a un habile à-la-cool dans le ton de l'œuvre qui exorcise quelques excès passés dans la lutte et qui aide à faire passer les messages plus calmement. Le personnage très bien écrit de Jules, naturel et droit dans ses bottes, aidant beaucoup. Alors bien sûr que le ton est pensé pour fonder une rhétorique efficace, ce n'est pas naïvement sincère, c'est taillé avec précision pour être convaincant et fédérateur ; mais c'est une rhétorique de bonne guerre, rusée mais pas fallacieuse, le message passe.
Au bout du bout, malgré ma résistance, je me retrouve à me laisser porter par le courant de cette forme-fond sensorielle, par ces intérieurs vaporeux, par ces surjeux d'acteurs larmoyants, par ces profondeurs de champ d'un demi-millimètre.
Au bout du bout, malgré ma résistance, je me retrouve à trouver tout ça plutôt beau et pas complètement idiot. Malgré une saison 2 peut-être de trop, moins dense, moins cristalline, redondante quelques fois, l'ensemble demeure harmonieux et agréable. On ressent pas rien devant Euphoria. On a le droit de trouver ça chiant quand ça tourne en rond, et ça tourne en rond, on n'en sort pas de cette spirale narrative. Mais je le redis : c'est sérieusement beau et c'est franchement pas trop con.
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le 10 mars 2022
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