Alors voilà, j’ai fini Game of Thrones. Et de manière assez prévisible, j’ai été très déçu par la fin. Pour être plus précis, tout ce qui se passe après la bataille contre les Marcheurs Blancs m’a globalement sorti de la série. Mais même au-delà de ça, je n’avais déjà plus vraiment reconnu Game of Thrones dans les saisons 7 et 8.
Attention, ça ne veut pas dire que c’était mauvais. Simplement, ce n’était plus la même œuvre. On était passé d’une série politique, psychologique, presque littéraire, à une sorte de grand film épique : immense, spectaculaire, souvent magnifique visuellement, mais beaucoup plus pauvre en dialogue, en lenteur, en ambiguïté, en intelligence relationnelle. Et en réalité, je comprends aussi pourquoi. Moi non plus, je n’aurais pas pu regarder la même série pendant encore cinq ans. Il fallait terminer, il fallait accélérer, et à ce stade-là je commençais moi-même à m’impatienter. Donc l’accélération ne m’a pas choqué en soi. Ce qui m’a déçu, c’est ce qu’elle a sacrifié.
Pour moi, la vraie fin de Game of Thrones, c’est l’explosion du Septuaire de Baelor. C’est là que la série atteint son sommet absolu. La mort de Tommen derrière, le morceau Light of the Seven, l’assurance glaciale et presque insolente de Cersei : ces dix minutes-là procurent probablement les plus grands frissons que j’aie jamais ressentis devant une série. À cet instant, tout est encore là : la tragédie, la politique, la cruauté, la mise en scène, la musique, le poids des décisions, la logique interne impitoyable du pouvoir. Dans ma tête, honnêtement, la série meurt là.
Au fond, l’arc des Marcheurs Blancs ne m’a jamais passionné autant que le reste. Pas plus que la religion du feu, qui semble pourtant porter une partie majeure de la mythologie générale. Ce que j’aimais profondément dans Game of Thrones, ce n’était pas d’abord la grande menace surnaturelle. C’était la densité des rapports humains. C’étaient les dialogues. C’était cette intelligence granulaire des personnages, leur capacité à se lire, se manipuler, s’évaluer, se haïr, se respecter, se tromper. Il y avait du sens critique, de la ruse, de la profondeur, de la contradiction. On avait l’impression de voir des êtres humains, pas des fonctions narratives poussées d’un point A à un point B.
C’est aussi pour ça que, dans mon rapport à la série, Daenerys et Jon Snow ont toujours été plus secondaires qu’on ne le dit souvent. Ils sont importants dans l’histoire, évidemment, mais ils ne sont pas, à mes yeux, le cœur vivant de ce qui rend Game of Thrones exceptionnel. Et je dirais presque la même chose de l’interminable arc d’Arya à Essos, qui m’a souvent laissé à distance. Là où la série devient immense, c’est ailleurs.
Elle devient immense autour de King’s Landing. Autour des Stark et des Lannister. Autour de cette guerre quasi animale entre deux visions du monde, entre l’honneur, l’héritage, la ruse, la survie, le calcul, la loyauté, la famille. C’est là que la série touche quelque chose de presque historique, de presque médiéval au sens noble du terme. Il y a chez les Stark une grandeur morale presque dynastique, quelque chose qui rappelle les grandes maisons européennes, pendant que les Lannister incarnent la puissance, la lucidité, la domination, la sophistication politique. Et au milieu de tout ça, l’arrivée des dragons agit comme une forme d’arme nucléaire mythologique : une rupture totale de l’équilibre, une puissance prophétique prête à faire sauter l’ordre ancien.
Cersei, d’ailleurs, est un personnage immense. Pas seulement une “méchante”, mais une figure autrement plus complexe : mère avant tout, souveraine froide, femme d’État absolue, presque monstrueuse par cohérence. Tyrion aussi, surtout dans ses grandes années, avait une ampleur incroyable : une gouaille immense, une finesse d’analyse exceptionnelle, une ironie constante, et en même temps une blessure réelle. Avant l’assassinat de son père, c’était l’un des personnages les plus brillamment écrits que j’aie vus. Et puis il y avait tous les cerveaux de l’ombre : Varys, Littlefinger, Tywin. Des personnages qui vivaient par la parole, le calcul, la lecture des rapports de force. Les scènes entre eux avaient une qualité rarissime. Elles étaient pleines de vice, de tension, de sous-entendus, de profondeur. On voit ça presque nulle part.
C’est peut-être pour ça que, malgré ma déception sur la fin, je ne peux pas mettre autre chose que 10/10. Parce qu’au fond, une œuvre ne se réduit pas à son atterrissage. Game of Thrones m’a donné bien plus que quelques épisodes ratés ou frustrants. Elle m’a donné une histoire, un univers, des figures, une sensation de temps long, une compréhension presque physique du poids des décisions. Elle montre à quel point une vie, un règne, une famille peuvent basculer sur un mot, un choix, une humiliation, un retard, une erreur de lecture. Et ça, très peu d’œuvres savent le faire avec une telle force.
Il faut aussi rendre justice à tout le reste. La photographie, dans son ensemble, est sublime. Les décors, les corps, les armures, les visages, les matières : tout est d’une beauté folle. La musique est parfaite, avec ses thèmes par grande famille et quelques morceaux devenus légendaires. Et le jeu des acteurs, surtout dans les saisons 1 à 4, est tout simplement magistral. Les grands acteurs adultes portent la série à un niveau rarissime.Donc oui, la fin m’a déçu. Oui, les deux dernières saisons ne sont plus vraiment Game of Thrones à mes yeux. Oui, dans ma tête, la vraie série s’achève au Septuaire. Mais malgré cela, ou peut-être même à cause de cela, mon souvenir restera immense. Pendant trois mois de visionnage, cette série m’a habité. Et certaines de ses scènes, de ses musiques, de ses personnages resteront probablement en moi à vie.
À Tywin, Ned et Robert, les vrais rois de Westeros.