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Go...Ta mère.
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le 10 déc. 2014
Je viens de m’enfiler une bonne vingtaine d’épisodes de Gotham aujourd’hui et j'en arrive à une conclusion parfaitement contradictoire : cette série est très mal écrite. Vraiment. Pas « imparfaite », pas « parfois maladroite », pas « quelques facilités scénaristiques ». Non. Gotham semble parfois avoir été écrite par une salle de scénaristes enfermée dans une pièce, à qui l’on aurait donné pour seule consigne : « Faites encore plus de bordel. »
Les hasards y sont miraculeux, les coïncidences arrivent avec la ponctualité d’un livreur Amazon, les indices sont tellement téléphonés qu’on pourrait presque entendre le scénariste hurler derrière la caméra « ATTENTION, C’EST LUI LE TRAÎTRE ! », les personnages se retrouvent exactement au bon endroit au bon moment avec une régularité qui ferait passer la Providence pour un amateur, et les sauvetages de dernière seconde sont tellement nombreux qu’on finit par soupçonner les héros de disposer d’un abonnement premium à la résurrection. Un type peut se faire poignarder, tomber d’un immeuble, prendre une balle, être laissé pour mort dans une cave et revenir trois épisodes plus tard avec simplement une petite cicatrice et une nouvelle veste. Les personnages tuent des gens avec une décontraction hallucinante, comme s’ils étaient dans une cour de récréation où le meurtre serait puni d’une simple retenue.
On assassine, on torture, on fait exploser, on massacre, on kidnappe, on trahit, et tout le monde continue sa petite existence comme si le droit pénal de Gotham avait été remplacé par une recommandation facultative. Gordon peut tirer sur quelqu’un, tabasser un suspect, mentir, franchir trois lignes rouges et revenir le lendemain au commissariat avec son café comme si de rien n’était.
Les relations amoureuses et les alliances changent à une vitesse telle qu’on a parfois l’impression que les personnages ont reçu leurs motivations par SMS entre deux scènes. Untel déteste untel depuis trois épisodes ? Finalement ils sont alliés. Untel était prêt à tuer untel ? Ils deviennent amoureux. Untel était absolument déterminé à conquérir Gotham ? Il décide soudain qu’il veut devenir maire, puis gangster, puis héros, puis quelque chose entre les trois.
Et pourtant, malgré tout cela, malgré cette mécanique scénaristique qui devrait normalement me faire hurler, je suis devant l'écran avec le sourire du parfait abruti. Parce que putain, qu'est-ce que c'est génial.
Car Gotham possède une qualité que beaucoup de séries plus intelligentes, plus cohérentes et infiniment mieux écrites n’ont pas : elle déborde. Elle déborde de tout. De violence, de personnages, de complots, de factions, de cadavres, de psychopathes, de trahisons, de laboratoires clandestins, de familles mafieuses, de sociétés secrètes, de savants fous, de types en costume, de types en cuir, de types qui ont manifestement passé leur vie à attendre l'occasion de devenir un super-vilain. La série ne connaît pas la modération.
Elle prend Gotham et décide d'en faire une gigantesque cocotte-minute criminelle. Il y a les Falcone, les Maroni, les policiers corrompus, les politiciens véreux, les hommes d'affaires, les psychopathes, les assassins, les freaks, les mercenaires et, évidemment, Bruce Wayne au milieu de tout cela, petit milliardaire gothique qui regarde son empire familial partir en morceaux tandis que tout le monde semble savoir quelque chose sur la mort de ses parents sauf lui. Puis arrive le docteur Hugo Strange, qui mène à Arkham des expériences tellement délirantes qu'on se demande comment quelqu'un a pu lui donner un badge et un laboratoire, surtout lorsque l'on découvre que tout cela est financé ou rendu possible par Wayne Enterprises. Et derrière Wayne Enterprises, il y a encore autre chose. Et derrière cette chose, une autre. Et derrière celle-là, le mystérieux Conseil. Puis le Conseil devient la Cour des Hiboux.
Puis la Cour des Hiboux devient une gigantesque conspiration qui semble avoir infiltré Gotham depuis suffisamment longtemps pour avoir placé des espions partout. Et à ce stade, la série ne raconte plus une histoire : elle ouvre des poupées russes avec une tronçonneuse. Tu crois avoir compris le complot ? Non. Il y en a un autre. Tu crois avoir trouvé le méchant ? Non, il travaille pour quelqu’un. Tu crois avoir trouvé le quelqu’un ? Non, il travaille pour une organisation secrète. Tu crois avoir trouvé l’organisation ? Félicitations, il y a un sous-comité. Gotham est une ville où même le complot a des ramifications administratives.
Et puis il y a les méchants. Mon Dieu, les méchants. Gotham balance les futurs adversaires de Batman comme si elle avait renversé un camion rempli de super-vilains sur la ville. L’Enigma devient progressivement l’Enigma. Le Pingouin passe son temps à monter, descendre, remonter et redescendre dans la hiérarchie criminelle avec une énergie de cadre supérieur en pleine restructuration.
Mr Freeze débarque. Poison Ivy débarque. Hugo Strange est là. Ra's al Ghul arrive. Des moines complètement cinglés surgissent. Des expériences médicales transforment des gens en monstres. Arkham devient moins un établissement psychiatrique qu’un parc d’attractions pour savants fous. Et puis il y a cette idée complètement folle d’une épidémie de Joker, qui résume finalement assez bien l'esprit de la série : pourquoi avoir un seul Joker quand on peut avoir une contamination générale de Gotham par le chaos ?
Et au milieu de ce carnaval, il y a Gordon. Gordon, c'est le dernier représentant d'une civilisation qui a depuis longtemps quitté Gotham. Le type essaie encore de faire son boulot de flic dans une ville où la moitié des policiers sont corrompus, où les juges peuvent être achetés, où les mafieux disposent de leurs propres armées, où les psychopathes ont leurs propres théories politiques et où les entreprises privées financent des expériences humaines dans des laboratoires secrets.
Gordon arrive avec son sens du devoir comme un missionnaire débarquant dans l'enfer. Et le plus drôle, c'est qu'il n'est même pas toujours irréprochable. Parce que Gordon, parfois, il fait du sale. Du très sale. Il ment, il menace, il frappe, il manipule, il franchit des lignes qu'il prétend défendre. Il se retrouve régulièrement à faire exactement ce qu'il reproche aux autres. Et c'est là que Gotham devient paradoxalement intéressante : son univers est tellement corrompu que même celui qui prétend sauver la ville finit par être contaminé.
Gotham ne veut pas seulement raconter l'origine de Batman et de ses ennemis. Elle veut vider tout le catalogue DC sur le tapis et voir ce qui se passe lorsqu'on secoue très fort. C'est parfois ridicule. C'est souvent grotesque. Mais c'est également incroyablement jubilatoire. La série possède quelque chose du vieux comics décomplexé, celui qui n'a pas peur de mettre trois intrigues, quatre psychopathes et deux conspirations dans le même épisode.
Le plus fascinant reste donc cette contradiction permanente : Gotham est une série que je pourrais démolir pendant trois heures sur son écriture et regarder pendant six heures sans voir le temps passer. Elle est pleine de ficelles grosses comme des câbles de téléphérique, mais elle les tire avec un enthousiasme tel qu'on finit par se laisser embarquer. Elle ressuscite ses morts, télégraphie ses révélations, accélère ses romances, empile les méchants, multiplie les complots et transforme régulièrement la logique en option facultative. Mais elle possède une générosité folle. Elle donne tout.
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