Avec sa toute nouvelle série, Richard Gadd choisit de traiter les thèmes sensibles que sont la violence masculine, la santé mentale, le refoulement sexuel, la honte de soi, et en filigrane, le traumatisme et la dépendance affective. Le réalisateur et scénariste de l'excellent "Mon Petit Renne" revient nous faire cadeau de son incontestable talent d'écriture pour nous plonger dans l'histoire complexe de ces "deux frères d'un autre amour".
Tout d'abord, les thèmes sont traités avec une sensibilité rarement vue à l'écran ; l'ambiguïté développée tout au long du récit permet d'explorer les ressorts narratifs de la violence d'une façon radicale. La mise en scène réussit la prouesse de capter les corps masculins sans jamais les sexualiser pour laisser apparaître en creux une multitude d'émotions traduisant la la lourdeur des traumatismes. Cette relation "millimétrée" se reflète parfaitement à l'image, où l'ambiguïté laisse planer le doute, la peur, l'appréhension et la confusion ; aucun écart n'y a sa place. Au fil de la série, on découvre d'ailleurs des personnages plus nuancés et complexes que le rôle qu'on serait initialement tentés de leur attribuer.
Dans ce régime orthogonal de la virilité, il n'est pas question de franchir la frontière de l'homosexualité. Quelques centimètres de plus ou de moins dans les dialogues et les limites corporelles des protagonistes n'auraient pas suscité les mêmes réflexions sur les mécanismes de la violence ni la même série. Les acteurs sont par ailleurs tous excellents dans leur rôle.
La confusion entre les fluides organiques (sang, urine, etc) se retrouve également dans la nature des liens entre les personnages. Je pense notamment à cette scène filmée d'une manière absolument glaçante où la mère de Ruben a chatouillé Niall, qui sonnait comme une préfiguration de la nature incestuelle des différentes relations. Cette façon de montrer la violence de scènes plus "banales" du quotidien contraste avec la brutalité pourtant plus "classique" de la sexualité des personnages.
L'emploi de l'homoérotisme et du "tabou" en fait une série où l'ambiguïté devient le terreau narratif des rapports humains, du traumatisme et de la manipulation. Cette fois-ci de l'autre côté, incarnant l'archétype du "dur", Gadd exploite les facettes de son expérience douloureuse pour explorer la dimension crue et malsaine de la dépendance affective. Toute l'horreur émane de la nature sordide, malsaine et obsessionnelle de cette relation, ainsi que de l'autodestruction dans laquelle les personnages s'entraînent, et non du tranchant de couteau d'un monstre de slasher patibulaire.
Il se dégage de l'ensemble une ambiance à la lisière du conte mythologique, comme si ces frères aux antipodes l'un de l'autre étaient frappés par une malédiction dont ils ne peuvent pas se défaire malgré tous leurs efforts. Probablement la meilleure série de 2026 ! 9/10