En regardant House of Cards, j’avais moins l’impression de voir une série politique qu’un immense système de fabrication du réel. Frank Underwood ne cherche pas vraiment le pouvoir pour gouverner. Il cherche surtout à contrôler la manière dont les événements seront perçus, racontés, mémorisés. Comme s’il avait compris avant tout le monde que, dans les sociétés modernes, la vérité importe finalement moins que la stabilité du récit collectif.
La série devient alors presque philosophique. Chaque personnage semble prisonnier d’une représentation permanente de lui-même. Ils parlent, marchent, séduisent et mentent comme des êtres déjà observés par une caméra invisible. Même seuls, ils continuent à jouer leur propre rôle social. Le pouvoir apparaît moins comme une domination concrète que comme une incapacité progressive à redevenir humain.
À plusieurs moments, House of Cards donne l’impression étrange d’un monde où plus personne n’habite réellement ses propres paroles. Tout devient stratégique. Les émotions ressemblent à des éléments de langage. Les convictions à des accessoires de communication. Même les catastrophes ne sont plus des événements : ce sont des problèmes de gestion narrative.
Le plus troublant reste probablement ceci : la série montre un univers où le mensonge n’est même plus immoral. Il devient simplement une technique normale d’organisation du réel.
Et au fond, c’est peut-être ça la modernité politique : non pas cacher la vérité, mais produire suffisamment d’images, de discours et de commentaires pour que la notion même de vérité finisse lentement par perdre sa forme.