La Forêt de l'Étrange
8.1
La Forêt de l'Étrange

Dessin animé (cartoons) Cartoon Network (2014)

Voir la série

Over the Garden Wall, de Patrick McHale, pourrait bien être présentée comme une version américaine du Purgatoire de Dante, filtrée à travers les traditions folkloriques de la Nouvelle-Angleterre et un usage à la fois moqueur et jubilatoire de la comédie musicale comme genre. Le monde de "l’Inconnu", tel qu’il se nomme lui-même, obéit à une logique de conte : celle du seuil entre le merveilleux et le fantastique, où les événements ne surviennent pas parce qu’ils sont probables, mais parce qu’ils sont symboliquement nécessaires. Deux frères, Wirt et Greg, y errent, croisant des figures qui incarnent différentes manières de répondre à la faute et à la possibilité du salut. Le style visuel mêle la gravure sur bois du XIXe siècle aux premières techniques de l’animation : cette hybridation arrache le récit à toute époque déterminée tout en maintenant une identité culturelle foisonnante (on pense à Alice au Pays des Merveilles, Le Magicien d'Oz, La Nuit du Chasseur, pour n’en citer que quelques-uns). L’usage de la musique y est particulièrement remarquable — principalement du ragtime et du folk jazz — avec des paroles parfois d’une intelligence stupéfiante, et surtout une intégration fluide à l’intérieur même et tout au long de la diégèse.


Chaque personnage incarne une relation singulière à la transgression. La Bête personnifie une forme élaborée du désespoir : non pas simplement l’absence d’espoir, mais l’exploitation délibérée que le vide fait de l’espérance. Elle ne détruit pas ses victimes ; elle les persuade de se détruire elles-mêmes, sous prétexte d’amour ou de devoir. Le Bûcheron, de son côté, transforme des âmes humaines en combustible, convaincu qu’il conserve ainsi l’esprit de sa fille. (Sa tragédie ne tient pas à l’ignorance, mais à son refus obstiné de se demander si le dévouement, parfois, n’est pas une forme d’aveuglement.) McHale aborde la question de la rédemption sans sentimentalité ni cynisme : ses personnages doivent apprendre à distinguer le remords utile (celui qui permet de changer) de la honte stérile (celle qui paralyse). À cet égard, le neuvième épisode est peut-être plus fort encore que le dixième : bien qu’il soit le moins allégorique de tous, il permet une relecture rétroactive du parcours moral de Wirt et Greg. (Cela dit, chaque épisode est excellent et peut se regarder comme une parabole autonome, pastiche de fable édifiante.)


La série fonctionne sur plusieurs strates à la fois. On peut l’apprécier comme un récit initiatique, ou comme une fable théologique, ou encore comme une réécriture féerique du transcendantalisme américain de Thoreau et Emerson — voire comme un récit traumatique de type réalisme magique, tapissé d’une esthétique automnale faite de déclin et d’entre-deux. En tout cas, ces dix épisodes parviennent à ce que tant d’œuvres longues échouent à accomplir : créer un univers moral complet, doté d’une logique interne cohérente, tout en jouant avec les codes de genres variés et en dialoguant, avec esprit, avec son spectateur. Over the Garden Wall fait partie de cette poignée d’œuvres qui ont su traiter l’enfance non comme un refuge contre le réel, mais comme un poste d’observation privilégié pour en saisir la structure. C’est une porte d’entrée possible dans l’œuvre de Lynch : non parce qu’elle résout ses mystères, mais parce qu’elle nous apprend à y habiter avec intelligence. Je l’ai adorée, et j’y reviendrai sans fin.



Shap6
9
Écrit par

Cet utilisateur l'a également mis dans ses coups de cœur et l'a ajouté à sa liste Top 10 Séries

Créée

le 3 août 2025

Critique lue 7 fois

Shap6

Écrit par

Critique lue 7 fois

D'autres avis sur La Forêt de l'Étrange

La Forêt de l'Étrange

La Forêt de l'Étrange

8

Sergent_Pepper

3167 critiques

Tree detective

A la faveur d’une recommandation de la nouvelle génération, me voici embarqué dans une série d’animation au format singulier, soit une saison de dix épisodes de dix minutes soit 1h40 pour...

le 14 avr. 2020

La Forêt de l'Étrange

La Forêt de l'Étrange

9

le-mad-dog

1688 critiques

Ten is the perfect number.

Parfois les gens qui veulent que je regarde une série oublient l'essentiel. Ainsi, cela faisait plusieurs fois que des gens me disaient : "Regarde Over the Garden Wall, c'est génial." Sauf qu'à...

le 21 sept. 2017

La Forêt de l'Étrange

La Forêt de l'Étrange

10

Ibi_Stoukëytt

12 critiques

Promenons-nous dans les bois

Coup de coeur. Le teaser m'avait donné envie mais je n'aurais pas cru à ce point tomber amoureux de cette petite série animée. Et quand je dis petite, je ne parle que de sa durée (10 épisodes d'une...

le 15 nov. 2014

Du même critique

90's

90's

8

Shap6

59 critiques

L'adolescence en 4:3

J’avais oublié à quel point le casting de mid90s était réussi, et combien la bande-son était énergique et énergisante. Parmi mes moments préférés : la scène entre Ray et Sunburn sur « We’ll Let You...

le 18 juin 2025

Ces rencontres avec eux

Ces rencontres avec eux

10

Shap6

59 critiques

Dal lutto alla resistenza

Dans un unique jardin romain où sont rendus visibles les chants d'oiseaux et le vent au travers des oliviers, tangible la mélancolie des Dieux, et audible la texture des feuilles, j'ai assisté à la...

le 21 mars 2026

De la nuée à la résistance

De la nuée à la résistance

8

Shap6

59 critiques

Dialogues avec la résistance

Comme disait Jonathan Rosenbaum : De la nuée à la résistance est ce qu'aurait été Intolérance de Griffith s'il était sorti en 1912 plutôt qu'en 1916, en ce qu'il porte à la fois sur ce qui vient...

le 11 mars 2026