Loki (Tom Hiddleston) a encore foutu le bordel, il ne peut pas s'en empêcher. L'ennui, c'est qu'il a perturbé la ligne du temps, les événements tels qu'ils devaient se dérouler (bonjour la liberté individuelle d'agir, ici, nous ne parlons que de prédestination, nos actes sont tous écrits d'avance). Il a créé un "nexus event", une temporalité alternative. Pour avoir fauté, il se retrouve jugé par le TVA, le tribunal des variations anachroniques, qui remettent dans le droit chemin ceux et celles qui font dévier la destinée du monde.
Après un passage administratif kafkaïen, inspiré notamment par les films de Gilliam (nous sommes loin de l'univers Marvel habituel, à priori, que nous dit ce début de série) Loki se retrouve face à l'agent Mobius (Owen Wilson), et c'est là que les (bonnes) choses commencent. Car l'acteur fétiche de Wes Anderson est, comme dans la plupart de ses films, formidable de flegme, de sympathie, de maturité et qu'il forme un duel détonnant (du chat et de la souris) avec Tom Hiddleston, triste sire virevolant, nerveux, éternel second après Thor.
Nous ne sommes qu'à la fin du premier épisode. La narration se complique par la suite, tout en simplifiant l'univers donné de manière assez paradoxale. Ce qui marque dans Loki, la série, c'est le monde qui nous est donné à voir. Disney a mis les moyens. Il y a de très beaux effets spéciaux (mention spéciale au monstre nuageux de l'épisode 5, et aux décors semi-désertiques/sauvages du même épisode), une bonne musique d'ambiance orchestrale, un très chouette générique, bien que fort long, et à l'intérieur duquel on chercher les clés de lecture d'une oeuvre dont l'ambition dépasse les moyens importants.
Car malgré le budget, on a parfois l'impression d'un certain vide, d'un manque cruel de personnages, et surtout de personnages secondaires voire de figurants. L'arrière-scène de cette histoire est le plus souvent inexistant, les dialogues entre Loki et Moebius, ou Moebius et sa supérieure, ou Loki et Sylvie (Sophia Di Martino), la variante, semblant le seul horizon narratif de la série, d'où une certaine frustration à l'arrivée quant l'univers esthétique du début ne correspond pas tout à fait aux attentes.
Un autre point à relever est cette autre frustration qui se développe, lorsque se déploie une intrigue assez complexe d'un côté, mais qui doit être gérée par des personnages relativement simples de l'autre. Nous sommes bien chez Disney. Ici, on devient amis pour la vie en quelques minutes (bon, je sais, difficile de résister au charme d'Owen Wilson ou au caractère volontaire de l'anglaise Sophia Di Martino), on tombe amoureux, on change d'allégeance ou on accepte un renversement total de toutes les vérités connues jusqu'à présent dans notre univers sans complexes ou crises existentielles extrêmes, et en moins de temps qu'il ne faut pour l'écrire.
Au final, tout le monde a l'air assez gentil avec tout le monde, et même s'il y a ce jeu éternel du "fais-moi confiance, tu ne le regretteras pas" entre tous les personnages, on reste sereins, tout ça n'est pas grave, ils en réchapperont tous. Vous avez un problème ? Dommage que vous ne vivez pas dans l'univers de Loki, parce qu'il serait réglé en 5 minutes. La recherche d'un(e) variant(e), la nécessité d'être sauvé par un bolide à toute allure qui débarquerait au moment idéal, les combats. Même mourir ne fait pas peur. Rien n'atteint les personnages. Dès lors, comment pourrait-on atteindre le coeur des spectateurs ?
L'intrigue, dont je n'ai pas encore parlé, se déploie donc d'abord autour de Loki et de ses nombreux variants qui perturbent la temporalité originale, avant qu'une révolte contre le fameux TVA se mette lentement en place. La grande question que l'on se pose avec le personnage principal est alors : "what is this about ? what do you want from me (from us) ?" Que regardons-nous ? Un personnage en fuite permanence, un petit garçon triste qu'on aimerait croire mais qu'on ne peut pas croire, de par sa nature menteuse, censé aider une équipe/des variants à lutter contre un méchant dont on ignore le but, la motivation. Comment sommes-nous supposés s'intégrer à ce récit ?
Pourquoi croire Loki ? Pourquoi croire n'importe qui, vu que les personnages sont tous moins méchants qu'ils en ont l'air, ou qu'ils ont moins à cacher que ce qu'ils ne voudraient ? Que faire de ces éternels dialogues sur ce que définit ou non l'existence du Dieu d'Asgard ? Marcher dans de riches décors vides, statiques, à parler de rupture spatio-temporelle, de variants ou d'un possible méchant qui contrôlerait notre destinée ne crée pas une attente affolante. Loki ne permet pas d'engager tout notre être dans cette histoire qui aurait pu, dans une temporalité alternative non dominée par Marvel et Disney, être plus qu'agréable à regarder, en développant un point de vue engageant sur la question.