Pour une fois, je me débarrasse de ce qui cloche d'entrée : la traduction française est une calamité, certaines répliques perdent tout leur sens, c'est bancal de partout et ça clopine ainsi jusqu'au bout sans aucune amélioration à l'usage. Ceci posé, ça n'est pas la faute de l’œuvre originale, plutôt bien construite, pas toujours très finement filmée ni interprétée, mais qui fait honnêtement son travail. Les reconstitutions historiques sont soignées, la musique bien choisie, et les acteurs font un travail plutôt louable. Notamment celui qui incarne Allende, figure la plus connue dans laquelle on s'attache à traquer la ressemblance. Une série recommandable, donc, à bien des points de vue. D'abord parce qu'on a tout à gagner à cultiver notre mémoire historique, surtout à l'heure où une bonne partie des 12% seulement de nos contemporains qui vivent dans des régimes démocratiques lorgnent avec gourmandise du côté des régimes autoritaires, histoire de déléguer leurs angoisses concrètes à des hommes forts parés de vertus imaginaires. là dessus, on dirait qu'on n'apprend pas. Répétons-le donc jusqu'à l'indigestion, la démocratie est le meilleur de nos régimes politiques imparfaits. S'il fallait s'en persuader, l'histoire de l'accession au pouvoir du socialiste chilien Allende, premier président de gauche démocratiquement élu d'Amérique Latine, serait amplement suffisante. La série décortique grâce à elle les mécanismes de résistance au changement des classes sociales privilégiées, qui disposent de tous les leviers ou presque pour perpétuer un état de faits qui leur convient à merveille, avec une mauvaise foi qui serait délectable si elle n'était pas si délétère. Les abus de pouvoir du patriarcat sont les mêmes que ceux de l'oligarchie : les veinards se vautrent dans le confort, quel qu'il soit, tandis que les autres galèrent honteusement, et tout est fait pour que rien n'évolue jamais. Jusqu'à ce que les oreilles populaires se lassent d'écouter les fables de l'ordre en place et que ça commence à gigoter dans les chaumières. Après plusieurs tentatives infructueuses pour se faire élire, Allende réussit donc l'improbable en 1970 et accède à la présidence du Chili, ce petit pays où tout le monde se connaît. On sait sa droiture mais on le prend malgré tout pour un dangereux illuminé, parce qu'il pourrait faire croire aux humbles qu'ils peuvent prendre leur destin en main. Un vrai subversif, donc, épaulé par quelques idéalistes aux principes moraux élevés. En face d'eux, les 'momies', surnom des conservateurs ayant plus à perdre qu'à gagner de l'idée d'un partage plus équitable des richesses qu'ils accaparent depuis toujours. Et affichant crânement des principes moraux, beaucoup moins stricts. C'est ce qui a souvent permis à cette équipe-là de gagner la coupe. En l'espèce, le personnage du général Pinochet est symptomatique : un militaire comme on les aime, soigné, ponctuel, rigoureux, obéissant, paré de toutes les qualités portées aux nues par sa faction. On sait comment son destin a basculé et ce tournant à 180° est quasiment l'événement le plus fertile de ce scénario fondé sur l'exacte réalité des faits. Qu'est-ce qu'il a bien plus se dire, cet animal, pour retourner sa veste aussi spectaculairement et partir en roue libre avec autant de toupet, à la face du monde entier ? Jusqu'à lui, l'armée chilienne se vantait d'être l'armée allemande de l'Amérique Latine, un modèle de rigueur, tout entière tournée vers la protection des institutions. Ben oui, mais de qui les institutions sont-elles vraiment l'émanation ? Du peuple, comme elles aiment le proclamer, ou de ceux qui les incarnent dans les palais dorés à l'or fin ? On mesure grâce à cette histoire paradigmatique l'écart entre la fiction politique qu'on se raconte dans les sphères du pouvoir, généreusement partagée à longueur de discours, et la réalité du terrain. Allende et Pinochet ont tous deux pensé défendre leur pays, mais les valeurs de l'un sont restées les mêmes tandis que l'autre a été obligé de trahir les siennes pour défendre sa cause. Il est donc question de justice, dans cette histoire palpitante, étalée sur les trois années de présidence d'Allende. Mais aussi de courage et de droiture. Dans un monde où 12% seulement des citoyens jouissent de leur liberté individuelle, démonstration est faite que les mauvais joueurs remportent le plus souvent la partie. Mais personne ne s'y trompe, et la mauvaise foi ne peut que singer la sincérité. "Superarán otros hombres este momento gris y amargo, donde la traición pretende imponerse. Sigan ustedes sabiendo que, mucho más temprano que tarde, de nuevo abrirán las grandes alamedas por donde pase el hombre libre para construir una sociedad mejor." Et pis c'est tout.