Lost représente en quelque sorte le cas d'étude idéal pour établir une liste exhaustive de tous les risques inhérents au format de la série télévisée.
Avec un pitch de départ accrocheur et audacieux, accumulant une quantité gargantuesque de mystères et de zones d'ombres dès sa première saison, Lost fait dès lors des promesses qu'elle ne pourra jamais tenir, tant le fil narratif de toute série est soumis, tacitement, au bon vouloir de l'audimat. En suivant une série encore jeune, en cours de diffusion, c'est en effet bel et bien un contrat tacite que l'on signe en tant que spectateur, sachant qu'un échec d'audience la précipitera, sinon dans un non-lieu, dans une ébauche de conclusion hâtive évidemment frustrante. A l'inverse, un succès trop marqué obligera tant et plus les scénaristes à diluer leur intrigue, à répondre aux questions par d'autres, à occulter certains points voire à se détourner d'un schéma narratif qu'ils s'étaient peut-être fixés, et ainsi de suite jusqu'à l'écoeurement. Ce qui a été typiquement le cas pour Lost, dont la quintessence de ce navrant mépris des scénaristes pour leur propre ambition scénaristique initiale tient dans une conclusion émasculée et indigeste.
Cette multiplication de points d'interrogation ne traduit par ailleurs qu'une mécanique somme tout logique et déterminante pour la survie d'une série ; ce n'est bien sûr qu'en retenant l'attention de son public, qu'en lui donnant envie de découvrir la suite du récit, qu'une série télévisée s'assure un audimat satisfaisant. Cette "économie de l'attention" si l'on veut aller jusque là, peut s'apparenter, selon les stratégies narratives adoptées, à une forme d'aliénation plus ou moins poussée qui peut rapidement devenir insupportable.
Dans le cas de Lost, constamment soumis au même schéma de progression pour quasiment chaque épisode, le spectateur passe par des phases similaires à un rythme régulier, aboutissant systématiquement à une forme de climax en fin d'épisode, déplacant parfois avec soin son attention sur un énième sous-récit, bien entendu différent de celui qui l'a tenu en haleine sur la fin de l'épisode précédent. Les écueils propres à un nombre trop important de lignes narratives évoluant en parrallèle le long d'un fil rouge se font vite ressentir, et le désintérêt pour l'ensemble du récit se fait alors entendre. À mesure que les questions et les personnages se multiplient, on ne sait plus ce qu'on voulait savoir, quantité de questions accumulées se brouillent et s'entrecroisent, d'une saison à l'autre, en dépit des "previously on", on ne parvient plus à replacer les personnages dans une structure temporelle claire, qui fait quoi, quelles motivations pour qui, c'est le micmac le plus total qui s'installe. A cela s'ajoute l'attente trop longue entre deux saisons qui prendra soin d'entériner notre désaveu, ou au contraire entretiendra cette aliénation à l'intrigue par le biais d'une frustration encore plus grande.
Lost m'aura appris une chose néanmoins : la nécessité de se fixer un certain nombre de règles d'or quand il s'agit de séries dont le récit est sensé se jouer au long cours. Les miennes sont désormais les suivantes : ne commencer une série que si celle-ci est finie et définitivement cloturée, et seulement si elle comporte 4 ou 5 saisons grand maximum (et encore pour une série à 20+ ep/saison, c'est déjà bien trop). C'est complètement arbitraire mais c'est mon allergie pour ce format et ses enjeux qui s'exprime ici. Ca ne m'aura pas empêché de me faire avoir une ultime fois en suivant Breaking Bad, et d'apprécier mais de me retrouver invariablement face aux mêmes problèmes : aliénation de l'attention, récit et sous-récits dilués, attente et désintérêt progressif (certes moins handicapant pour cette série au format "raisonnable").
Toute série, quelle qu'elle soit, s'expose à mon sens à ces risques. Elle peut certainement s'en affranchir, et devenir alors une oeuvre magistrale (à cet égard, quand je vois les notes de the Wire et les dithyrambes des critiques et de mes amis, je suis curieux et me dit qu'il y a peut-être de la lumière là-bas, d'ailleurs elle tombe pile poil dans mes critères) toujours est-il que le format restera une source d'appréhension en ce qui me concerne. Du reste, si je concède bien volontiers que l'acte de naration reste un véritable défi que ce soit en what mille épisodes ou en deux heures de temps pour un flm, j'éprouverai toujours un plus grand intérêt pour les enjeux du second que pour ceux du premier.
Pour les fainéants et ceux qui se seront fait niquer à lire ce pavé, un résumé de Lost : c'est une belle bouse.