Par la présente, moi, OuaZz, saint de corps et d'esprit, jure ne pas avoir lancé cette série dans l'unique dessein de reluquer, en toute impunité et comme un vilain polisson, les attributs d'un crush de cinéma qui semble bien décidé à arracher son Emmy, faute d'Oscar. Voilà pour le serment.
Plus sérieusement, c'est bien le pitch qui m'a happé. S'attaquer à OnlyFans sur une plateforme comme Apple TV, avec en prime une production A24 et un casting où se croisent Elle Fanning, Nick Offerman, Michelle Pfeiffer et Nicole Kidman, avait de quoi éveiller ma curiosité. Le sujet est suffisamment radioactif pour que je me demande comment une série "grand public" allait réussir à l'aborder sans sombrer ni dans le jugement moral, ni dans la provocation gratuite. Le résultat ? Mouais… mais un mouais plutôt positif, hein !
Contrairement à ce que laisse penser son titre, Margo's Got Money Troubles ne parle finalement que très peu d'OnlyFans comme caisse de rémunération facile. Ou plutôt, il s'en sert comme d'une porte d'entrée vers un poisson autrement plus gros : la maternité. Une jeune femme tombe enceinte de son professeur de littérature (comme c'est original), décide de garder l'enfant et se retrouve rapidement confrontée à une réalité qui ne lui fera aucun cadeau. Et la série, durant son deuxième épisode, ne nous épargne rien sur la réalité des faits. Autour d'elle gravitent une mère bimbo sur le point de se remarier, un père ancien catcheur fraîchement sorti de désintoxication, une colocataire couturière capable de fabriquer des costumes formidables (durant toute la saison, je me suis demandé à quel moment un talent pareil ne parvient pas à se faire recruter par une maison de couture, ou au minimum comme décoratrice de plateau) et toute une galerie de personnages qui composent un portrait de famille aussi bancal qu'attachant.
Ce que j'ai particulièrement apprécié, c'est la naissance de cet Angry Ghost (alter-ego de notre héroïne en ligne). La série suit avec beaucoup de plaisir la création de son compte, ses premiers pas sur la plateforme, son bricolage permanent pour inventer un personnage, trouver une identité visuelle et comprendre les ressorts du désir. Il y a quelque chose de très DIY dans cette ascension à tâtons qui fonctionne remarquablement bien. J'ai aussi aimé que la série assume une certaine réflexion sur le fantasme et la mise en scène du désir, jusqu'à défendre l'idée que cette forme de pornographie soft peut relever d'une démarche artistique, dans le sens où elle fabrique des imaginaires et nourrit des fantasmes plutôt qu'elle ne se contente de les montrer en maintenant des pincettes pour ne froisser personne.
Malheureusement, c'est aussi là que la série change brutalement de cap. Sa première moitié baigne dans une comédie vive portée par des dialogues qui trouvent souvent le bon équilibre entre tendresse et corrosivité. Puis la seconde moitié décide de nous pousser la tête sous l'eau. Les obstacles s'accumulent, le ton devient beaucoup plus dramatique et le procès autour de la garde de l'enfant prend progressivement le dessus. L'arrivée de la belle-mère avocate, bien décidée à utiliser la carrière OnlyFans de Margo contre elle, déplace complètement le centre de gravité de la série (tout en lui offrant sa ligne de défense sur un plateau). Je comprends la logique du récit, mais j'ai trouvé cette bascule un peu trop abrupte, comme si deux séries différentes se battaient en duel, ou qu'il était nécessaire de prendre une tournante dramatique pour être pris au sérieux. De même que des arches de personnages qui dégringolent légèrement dans l’attendue au détriment du caractère incisif d’origine.
Heureusement, le final offre une récompense à lui seul. Cette séquence avec un juge survolté remettant tout le monde a sa place est mémorable (elle vaut presque le détour à elle seule). Une parenthèse complètement barrée qui rappelle enfin que la série n'a pas totalement oublié son goût pour la rigolade. Difficile également de ne pas saluer le travail fourni par les acteurs. Elle Fanning confirme une nouvelle fois qu'elle possède un talent certain, naviguant avec naturel entre la comédie, le drame et la vulnérabilité. Et puis il y a of course Nick Offerman. Depuis que je l'ai découvert dans Parks & Recreation, ce monsieur a la fâcheuse habitude de faire emballer mon petit cœur à chacune de ses apparitions. Il dégage une présence phénoménale. Même silencieux (il faut voir le travail qu'il offre rien qu'avec son regard), il raconte quelque chose.
Reste enfin cette drôle d'impression que laisse A24 aujourd'hui. Le studio est devenu le porte-étendard du cinéma indépendant américain grâce à une communication redoutablement efficace et à des projets qui sortaient autrefois des sentiers battus. Ironiquement, ces sentiers sont désormais devenus la nouvelle autoroute du prestige qui fait frissonner les jeunes cinéphiles. Et même si beaucoup de leurs productions ressemblent à des photocopies en format celluloïd, il faut quand même saluer le jeu qu'il tienne sur le marché et les nouveaux visages qu'ils réussissent à faire émerger. Le mégaphone d'une nouvelle génération sans qui ce genre de série n'aurait pu fleurir.
En somme, Margo's Got Money Troubles est une série plus intéressante que véritablement passionnante. Son regard sur OnlyFans est intelligent sans être racoleur, son traitement de la maternité souvent juste, et son casting élève constamment le matériau. J'aurais simplement aimé qu'elle fasse davantage confiance à sa fibre comique et qu'elle laisse respirer ses personnages secondaires plutôt que de précipiter certaines résolutions. En reste un visionnage divertissant, parfois poilant (et informateur), porté par quelques très belles performances et où on savoure autant la naissance en tant que mère de notre héroïne que celle de son alter ego numérique, espace de fantasmes et de regards où son imagination peut enfin s’épanouir.