J’étais au départ venue pour ce style singulier, aux couleurs ternies mais variées - mais il s’avère que Mononoke recèle quelques profondeurs qui dépassent la forme.
Outre une maîtrise du médium que je ne permettrais que très peu de commenter (je suis particulièrement fan des sauts opérés dans l’animation, de ces moments où l’on a l’impression d’avoir cligné des yeux), j’aimerais brièvement aborder un phénomène de l’animation japonaise.
Si je commence à avoir quelques… affinités avec ce milieu, je constate assez régulièrement la même chose. Il existe une fascination pour le monstrueux : esprits, hollow, titans, démons, yokai, fléaux, bakemono, ayakashi - Mononoke s’inscrit dans une continuité qu’il est assez difficile d’ignorer.
Mais si la continuité transparaît, alors surgit dans le reflet cristallin une anomalie, une distinction qui fait de Mononoke un étranger. S’il est toujours question d’établir une tension narrative que le dispositif monstrueux garantit si bien, cette fois réellement l’anime se permet, peut-être pas l’horreur, mais au moins l’inquiétant que tant d’animes semblent fuir.
Il y a dans Mononoke un phénomène récurrent chez le monstrueux en tant que dispositif narratif, qui est de renvoyer à celui qui pointe le monstre sa propre horreur.
Ici cependant, pourfendre le monstre ne nécessite pas qu’une lame, il faut dialoguer, en faire ressortir sa Forme, sa Vérité et sa Raison.
C’est souvent de ces dialogues que l’inquiétude naît. Le protagoniste, pourfendeur de Mononoke et apothicaire, ne donne jamais son nom. Il met toujours un pied dans cet inconnu mais ne se risque jamais autant que nous, car lui sait quelque chose que nous, nous ne savons pas. De cette inégalité apparente, de ce jeu avec l’invisible qui force une forme d’ironie dramatique inversée, nous ne pouvons qu’avancer à tâtons, avec toujours un pas de retard cependant sur cet avatar.
Car je n’ai pas envie de spoil, je vais m’abstenir de trop en dire, mais il y a dans Mononoke un rapport singulier à la parole. Les Mononoke sont des esprits vengeurs matérialisés, résultant d’une extrême violence. Il faut, pour qu’il y ait ce désir de vengeance, qu’il y ait eu une injustice.
Or ce qui forge la crispation de l’injustice, c’est la peine avec laquelle chacun tarde à se l’avouer. Ainsi, dans Mononoke, victimes comme bourreaux ont souvent bien du mal à admettre le tort qui a été commis, et si la vérité peut s’avérer cathartique pour eux comme pour le spectateur, ce n’est que parce qu’il y avait, logé au fond d’eux, une douleur qui demandait à sortir.
Plus Mononoke avance, plus l’on se familiarise avec ce schéma, et plus l’on se crispe à l’idée de voir des gens se mentir à eux-mêmes: voilà où se situe l’inquiétude selon moi.