Mrs. Davis
6.8
Mrs. Davis

Série Peacock (2023)

Depuis gamin, je me raconte des histoires. Mais si je devais remonter à la date à laquelle j’ai voulu devenir scénariste, et plus spécifiquement le rêve de devenir un jour showrunner, je pense que c’est lorsque j'ai découvert The Leftovers. Etant pourtant plus versé dans la comédie et l’absurde, cette série a, je peux le dire sans ciller, changé ma vision que je me faisais d’une série, des histoires, et donc par prolongation logique quand on passe son temps à en voir ou en lire (des histoires, je parle d'histoires), de ma vie.


Ce qui m'a immédiatement saisi dans cette série, c'est la façon qu'elle avait de fondre des questionnements métaphysiques à une narration captivante. C'était Twin Peaks, mais en moins arty, en plus pop et empathique.


Son co-créateur, Damon Lindelof avait aussi, comme je l’ai appris plus tard, co-crée Lost et Watchmen, deux autres séries qui m’avaient faites forte impression lors de mon visionnage. D’autant qu’à l’époque, Alan Moore était sans doute ce que je considérais le plus proche d’un Dieu, et que ma période curiosité mystique était à son acmé. De fait, le voyage spirituelle auquel m’avait invité Lost m’a tout autant transformé que sa petite sœur. A vrai dire, The Leftovers est à voir comme l’antithèse assez complémentaire de Lost, le revers de la même pièce. Si la première essaie de nous aguicher par ses mystères et ses intrigues, bien que son cœur battant est toujours été ses personnages, la suivante se refuse à toute résolution, ne nous laissant goûter que le trou du donuts : notre insatiable besoin de consolation impossible à rassasier.


Lost et The Leftovers ont mit le doigt sur un sentiment universel, celui de la perte. Non seulement de l’être aimé, mais aussi d’autres formes de deuils, si ample qu’il me serait difficile d’en dresser une liste. Ce sont des séries qui ont cartographié la vie d’êtres totalement perdus, privés / en quête de sens. Ses histoires sont pour beaucoup des boussoles, une manière de nous réorienter. Comme le disait l’exégète Pacôme Thiellement à de nombreuses reprises durant ses décryptages de ses séries : elles sont une manière de réajuster notre regard sur le monde. A force de nous noyer de signes qui poussent à l’interprétation, elles nous ont appris à mieux voir et interpréter ce qui nous entoure. Comme quoi, la fiction peut bel et bien déborder de nos écrans.


Mais je dévie de notre sujet, à savoir la dernière création en date de Damon Lindelof, du moins avant la sortie de Green Lantern : Mrs. Davis. Et si ce long préambule n’était qu’une manière de vous donner envie de vous plonger dans ses précédentes œuvres tout en lui dressant une petite lettre d’amour, c’est aussi et surtout car sa dernière série est remplie de ses obsessions. Un grand auteur, disait Hitchcock, je crois, c’est quelqu’un qui raconte toujours la même histoire, mais de manières différentes.


Dans une masterclass offerte à Séries Mania, Lindelof faisait part de sa jalousie envers les gens qui croient vis-à-vis de son incapacité à l’être. Et s’il y a bien une chose qu’ont en commun toutes ses œuvres, c’est bien cette foi omniprésente, que cela soit à travers le personnage de Locke dans Lost qui voit dans l’île une puissance divine, de Matt dans The Leftovers qui est persuadé que les miracles existent, ou du Dr. Manhattan dans Wacthmen qui a foi en l’amour quitte à renoncer à ses pouvoirs divins. Bref, l’œuvre de Lindelof est jonchée de croyances, d’hommes ou femmes de foi, tout comme Simone (alias Lizzie, alias Elizabeth, alias la Nonne) l’héroïne de cette série en quête de ni plus ni moins que le Saint Graal.


Je ne m’amuserai pas à divulgâcher toute l’œuvre et ses twists, car franchement il y en a des tonnes et ils sont tous aussi savoureux. Mais juste de dire que, comme à son habitude, Lindelof adore nous « frustrer ». Certes, le voyage compte plus que la destination. Cependant, la résolution chez cet auteur s’accorde toujours à une goutte amer. La majorité de ses protagonistes n’aiment pas beaucoup faire face à la triste vérité qui, bien souvent, est trompeuse. Encore une fois, il s’agit de cette problématique de superposer nos espérances avec la réalité des faits. Ici, on effleure la thèse de Camus à propos de Sisyphe : « L'absurde naît de la confrontation de l'appel humain avec le silence déraisonnable du monde. » Et c’est d’autant plus frappant au sein de Mrs. Davis qui, contrairement aux autres œuvres du corpus de leur auteur, fait preuve d'une franche comédie. Et on peut dire que le mariage est réussit.


Il est frappant et drôle de voir à quel point les grands espoirs et schémas que ce sont construits Simone et Wiley à propos de leur quête du Graal est si… idiote à l’arrivée, lorsque Simone rencontre enfin la créatrice du programme et son but initial : une simple application pour une chaine de restaurant à la KFC. Si bien que les fameuses « ailes » se révèlent n’être que la mauvaise interprétation d’un programme, ou encore la quête du Graal, qu’une traduction complètement prise au premier degré d’une phrase d’accroche : « 100% de satisfaction chez notre clientèle, c’est notre quête du Graal. »


Les histoires sont déceptives et frustrantes par nature. Tout comme nous sommes d’éternels insatisfaits par nature. Faut comprendre, on y met tellement de nous-même que, in fine, nous ne pouvons que faire fasse à ce sentiment de désenchantement lorsque défile le générique. Rares sont les séries qui auront réussies à nous satisfaire d’un bout à l’autre. En revanche, il ne faut pas oublier pour autant les émotions qu’on a ressenti devant elles.


Ce qui est beau dans Lost, The Leftovers, Watchmen ou Mrs. Davis, ce ne sont pas ses mystères, mais la façon dont leurs résolutions n’empêchent pas l’émotion. Une émotion supplémentaire à leur résolution. Ce qui fait que leurs résolutions ne sont pas nécessairement une déception mais, au contraire, devenir une force, si et seulement si on les comprend pour ce qu’elles sont : des mises en garde face à notre égarement et notre besoin sempiternel de sens comme des enfants voyants des formes dans tout les nuages du ciel.


La télé ne nous sauvera pas. Aucune œuvre ne le peut, à vrai dire. Par contre, toutes ses histoires peuvent nous apprendre à mieux vivre, à mieux discerner ce qui nous est bénéfique ou non, à réaxer notre existence dans le bon angle. Pacôme Thiellement, toujours lui, disait : « Lindelof écrit des fictions sur le rôle de la fiction. Et le caractère structurellement déceptif de toute fiction est le noyau de celle-ci. Le fait qu’une fois toutes les énigmes sont résolues, et qu’on se retrouve alors avec rien mais face à tout, et que tout ne fait alors que commencer. » On n’aurait pas pu mieux dire ou résumer les intentions du showrunner.


C'est pour cette raison, m'est avis, que la plupart de ces personnages ont un point commun : ce contraste permanent entre le sentiment d’échec qui les obsède et la grandeur réelle qu’ils sont incapables de voir en eux-mêmes - et qui, justement, fait toute la beauté de leur récit. De leur propre point de vue, ils ont raté leur vie, ou ont l’impression d’être devenus une déception dans les yeux de leurs proches. C’est ce qui les ronge et les pousse sans cesse à se jeter dans les pires situations. Ou, comme ici, à partir en quête d’un artefact mythologique aux mépris de tout danger.


Un mot justement sur ce fameux Algorithme qui pousse Simone à détruire le Graal. Lindelof fait ici un choix assez rare dans les fictions modernes : celui d’en faire une entité « gentille ». Ou du moins quelque chose qui cherche sincèrement à aider l’humanité, un peu à la manière de Spielberg dans son Rencontres du troisième type (film de chevet de Lindelof). Même alors, Simone décide de l’éteindre. Parce que Mrs. Davis n’apporte pas de l’amour : elle apporte de la satisfaction. Et en 2026, le propos paraît encore plus actuel qu’à la sortie de la série.


Même si le programme fait tout ce qui est en son pouvoir pour offrir aux gens ce pourquoi il a été créé, il n’est en rien un allié. Tout au plus une visière destinée à nous masquer une partie de la vérité. Mais Mrs. Davis ne le dit-elle pas elle-même à Simone ? Ses utilisateurs préfèrent entendre ce qu’ils veulent entendre plutôt que la vérité.



La série fonctionne aussi par couches successives de mythologie : légende arthurienne, théologie chrétienne, Moby Dick, Robinson Crusoé, etc. Elle joue constamment avec la tradition des récits eux-mêmes, leurs clichés, leurs figures archétypales : le mythe du héros, la noble quête, la destinée, le sacrifice… Et j’adore cette profusion, cet amoncellement d’idées et de références qui finit par créer une sorte de gigantesque collage narratif. Ça m’a beaucoup rappelé ma lecture du comics The Unwritten.


Mais toutes ces références sont loin d'être gratuites. Au-delà du plaisir de divertir (et de s’amuser lui-même en convoquant le spectre des œuvres qui ont façonné son imaginaire d'enfant) Lindelof montre à quel point les fictions peuvent aussi nous piéger, et la manière dont elles ont fini par modeler, voire pervertir sans même le vouloir, notre inconscient collectif. Les histoires sont à la fois une bénédiction qui nous pousse vers une forme de transcendance, mais aussi des faux-semblants, des doubles-fonds de chapeaux magiques. Nous voulons être dupés. Comme le rappelait Nolan dans son Prestige.


Ce n’est donc pas très étonnant que Lizzie / Simone soit la fille de deux magiciens et que, lors du pilote, sa vie consiste justement à déjouer les pièges de magiciens et de voleurs. Une enfant privée de magie dès son plus jeune âge, mais qui aura malgré tout rencontré le plus grand magicien de l’Histoire et fini par l’épouser : Jésus. Parce que oui, Jésus fait partie du casting. Et la vision qu'en offre la série est disons... singulière mais très bien pensée. Je vous laisse découvrir.


Et puis il y a cette autre grande marotte de Lindelof : les coïncidences. Dans Lost déjà, la vie des personnages semblait tissée de synchronicités, de hasards objectifs, de trajectoires qui se croisent sans cesse. Mais ces événements, nous murmure son inlassablement leur showrunner, ne peuvent réellement être compris qu’en regardant en arrière. Comme si notre existence ne prenait son sens qu’une fois contemplée dans le rétroviseur. Sous le bon angle, tout finit par révéler une cohérence invisible au premier regard. C'est-à-dire notre rôle dans la vie des autres et celui des autres dans la nôtre. L’interconnexion entre les êtres reste l’une des grandes obsessions de Lindelof - un peu à la manière des sœurs Wachowski.


J’ai tendance à croire que chaque œuvre bat à sa fréquence, et que cette fréquence a plus ou moins de chance de vibrer au même rythme que la nôtre selon notre propre culture et passé. Les œuvres de Lindelof, je dois l'admettre et vous l'aurez compris, se télescope parfaitement à la mienne. Et Mrs. Davis ne fait pas défaut. Elle constitue sans doute même une formidable porte d'entrée pour toutes ceux et celles qui voudraient s'y essayer ; ou aux autres qui seront restés réfractaires à ses précédents travaux.


Lindelof écrit des séries qui donnent envie d’être revues, des œuvres qui ne racontent jamais exactement la même chose selon l’endroit où l’on se trouve dans sa vie lorsqu’on les regarde. Et ce second visionnage me le confirme davantage.


Et rappelez-vous : ce que vous cherchez n'est peut-être pas ce que vous voulez trouver.

OuaZz
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le 28 mai 2026

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