Outlander est une œuvre relativement agréable à regarder. On peut la considérer comme une grande fresque romantique et épique dans laquelle l'aventure se joint à la traversée du temps. En effet, le voyage dans le passé de Claire, jeune chirurgienne anglaise des années 1940, se retrouve en pleine révolte jacobite en 1743, lorsque les Écossais tentaient de façon vaillante de remettre sur le trône d'Angleterre et d'Écosse un roi catholique. On retrouve donc le personnage dans les Highlands écossais, mais par la suite, on va la voir dans la haute société parisienne sous le règne de Louis XV. Elle retourne dans les années 1950 à Boston pour ensuite revenir dans le passé et traverser l’Océan Atlantique afin de se rendre dans les Caraïbes et en Jamaïque et découvrir l'univers de la piraterie et du vaudouisme. Enfin, elle termine son voyage dans les colonies anglaises d'Amérique pour conclure son histoire en pleine Révolution américaine.
On prend un réel plaisir à voir les personnages s'immerger dans la grande Histoire et croiser de réels personnages historiques tels que Charles Bonnie Prince, Louis XV, le marquis de La Fayette ou encore Georges Washington. Le récit se base ainsi sur l'interférence de Claire et de sa présence dans le passé, où s'entrecroisent les questions de boucles temporelles, de savoir si l'on peut ou pas changer le cours de l'histoire et de son destin, ou est-ce que tout cela est déjà prédéterminé ? La question du déterminisme est forcément essentielle puisque c'est cela qui relie la principale attraction de la série : l'histoire d'amour entre Claire et Jamie, un jeune jacobite, sorte d'idéal de rôle masculin. Effectivement, lorsque le récit se déploie progressivement, il nous fait comprendre que leur rencontre était inévitable, déjà inscrite dans les lignes de leur destin, malgré les siècles les séparant. Leur connexion va au-delà du temps et de l'espace, et même une séparation de vingt ans ne brise pas leur lien intemporel. Leur romance a tout du roman Harlequin, mais elle est très attachante grâce à la relation fusionnelle des deux comédiens. Il y a entre eux un amour autant sincère, touchant, vache que comique. De plus, leurs engueulades homériques, leur orgueil, leur côté têtu et leur impétuosité marquent une empreinte de crédibilité enlevant la part de romance à l'eau de rose que l'on pourrait craindre.
Claire est une femme évidemment plus moderne et progressiste, mais elle tombe dans une époque plus rustre et traditionnelle. Tout en devant s'adapter, elle garde le cap d'une femme refusant l'autorité. Elle est vaillante, indépendante, profondément empathique et a des pouvoirs quasi thaumaturgiques, dus à ses compétences en médecine, mais aussi à un esprit spirituel très fort. Son intelligence révèle les contradictions d'une époque qui ne comprend pas son point de vue. Mais la série ne juge jamais et ne fait jamais la morale sur l'époque en question. Jamie a du mal à la dompter, mais au lieu de la soumettre à ce qu'elle devait être, il défend, avec le temps, ses vertus plus modernes. Il les assimile sans jamais se déconstruire non plus, car Jamie a sa propre personnalité très affirmée. Il est à la fois courageux, héroïque, sensible, chevaleresque, honorable, résilient, débrouillard, sachant tout faire de ses quatre mains, et il défend jusqu'au sacrifice les siens et l'autonomie de son identité, autant culturelle que personnelle.
C'est donc un échange de leurs propres valeurs, permettant une complémentarité des plus belles. Ils se complètent d'abord difficilement dans une relation de séduction quasi animale et pulsionnelle, propre à une Écosse composée de clans, de hiérarchies et de brutale majestuosité. Mais dans les dernières saisons, leur relation devient moins fougueuse, mais plus harmonieuse, à l'image du côté pastoral et bucolique des colonies de l'Est américain où ils construisent leur propre foyer, leur utopie et leur propre cocon familial. C'est le genre de relation où un simple regard permet de se comprendre mutuellement sans avoir besoin de dire un seul mot. D'ailleurs, un élément qui enlève à Outlander le risque d'être une série édulcorée est sa violence parfois crue, à voir les questions du viol qui planent sur l’œuvre, la cruauté pleine d’ambiguïté de Jack Randall et le parcours quasi martyrologique que traversent par moments Jamie et Claire. Un parcours s'inscrivant directement dans leur chair et leur âme.
La religion a d'ailleurs une place importante. La foi catholique de Jamie s'oppose régulièrement à la foi protestante des Anglais, dans son propre pays puis dans ce que deviendront les États-Unis. Étant donné que Jamie a la volonté de garder son identité culturelle, son « papisme » ne se laisse jamais ébranler. Mais il n'en fait jamais une doctrine générale ; sa foi l'aide justement à être un homme bon et altruiste, et il peut très bien s'entendre avec des personnages issus d'une autre religion puisque les colonies anglaises sont elles-mêmes un mélange de cultures et de religions européennes ainsi que d'autochtones d'Amérique. De même pour Claire, même si cela est plus nuancé puisqu'elle se laisse porter par sa foi plus agnostique, mais en même temps la fait coexister avec des notions de magie, de sorcellerie et de surnaturel. De ce fait, il n'y a jamais une hagiographie de la religion et, en même temps, elle n'est jamais critiquée de façon caricaturale. Dans l'ensemble, la série a le bon goût de n'être jamais dans la morale rétrospective, ni dans la nostalgie réactionnaire. Elle montre tous les problèmes de l'époque et, en même temps, en scrute un terrain anthropologique qui essaie d'épouser les mentalités de celle-ci sans vouloir les démonter. Par conséquent, il y a beaucoup de dilemmes éthiques et Outlander esquive adroitement les positions trop confortables.
Il faut tout de même relever les défauts de la série, comme son académisme en termes de mise en scène. Il peut y avoir des images marquantes, à l'image des génériques toujours émouvants avec leur musique emportante et leurs images qui défilent tels des tableaux romantiques du XIXe siècle où les corps des personnages fusionnent sublimement avec les territoires qu'ils foulent. Également, les batailles sont assez intenses comme celle de Culloden, et la reconstitution est assez immersive, authentique et réaliste pour nous faire voyager dans ces récits tout autant picaresques, pittoresques, oniriques, dramatiques, romanesques que tragiques. Mais le style manque de relief et d'une volonté singulière propre, il est plutôt commun à de nombreuses séries qui ne peuvent pas se détacher de leur cahier des charges. Malencontreusement, la série lorgne vers des effets kitschs et guimauves, mais qui, par chance, restent occasionnels tout au long de celle-ci. Par ailleurs, je n'ai pas parlé des seconds personnages qui entourent le duo principal. Ils sont pour la plupart attachants, mais parce qu'ils gravitent autour de Jamie et Claire et des questionnements attachés aux liens familiaux, amicals et amoureux, point essentiel de l’œuvre. Quand nous suivons leur parcours personnel, nous peuvons avoir tendance à trouver cela plus ennuyeux et moins intéressant, surtout lorsque nous retournons au présent et que l'on suit, par exemple, Brianna, la fille de Claire et Jamie, et Roger. Une fois passée la période écossaise avant la séparation des vingt ans, qui est une des meilleures en termes de seconds personnages charismatiques, la série a plus de mal à nous captiver par ces derniers. Enfin, la dernière saison est dans l'ensemble ratée et casse la cohérence plutôt bien établie des sept saisons précédentes. Celle-ci avance bizarrement, ressemblant plus à une longue introduction pour l'épisode final (assez touchant, heureusement), avec de bien trop lents développements et, paradoxalement, des ellipses qui veulent bien trop rapidement conclure certains arcs narratifs.
Pour boucler la boucle, Outlander reste une jolie série, humble et en même temps ambitieuse. Son style, même s'il manque de personnalité, maintient une régularité et une homogénéité mêlant les couleurs, les parfums et le souffle de l'Histoire avec ses péripéties, sa romantisation et ses petites histoires dans la grande. En même temps, la série capte les mentalités de l'époque et les problématiques historiques de celle-ci pour les faire dialoguer, les opposer et les enlacer avec la présence d'une femme moderne qui refuse tout dogmatisme. Le couple de Claire et Jamie, point fort d'Outlander, devient le lieu où deux époques se parlent sans que jamais l'une écrase l'autre. C'est une histoire d'amour présentée comme prédestinée, mais c'est une histoire d'amour en gestation constante et un long travail de négociation. Le destin a bel et bien une place prépondérante, la rencontre était inévitable, mais en même temps, c'est bien le duo qui décide comment parcourir sa propre histoire d'amour, à la fois tumultueuse, éprouvante, ample, mystique, charnelle, tendre et surtout éternelle.