Proud voulait être le premier grand récit populaire consacré à un homme gay élevant un enfant en Pologne. Il finit en démonstration involontaire de tout ce qu’il ne fallait pas faire : narrativement, formellement, juridiquement et politiquement.
La promesse d’un seul épisode
Le premier épisode réussissait presque tout. Une mise en scène qui observait sans commenter. Des silences qui travaillaient. Un protagoniste dont l’insouciance se lisait comme une armure : Filip, jeune mannequin gay de Varsovie, saisi dans sa fuite en avant lorsque la mort de sa sœur lui laisse une petite fille sur les bras.
On retrouvait quelque chose du meilleur cinéma polonais : l’ellipse, le hors-champ, la confiance accordée à ce que l’image tait. Pendant une demi-heure, on pouvait croire à une grande série.
Cette promesse ne tient qu’un épisode. Et le plus cruel est qu’elle prouve que le geste juste était à portée de main.
L’effondrement de l’écriture
Dès le deuxième épisode, les personnages deviennent des fonctions. Chacun entre pour délivrer une information, prononce la réplique attendue, puis disparaît.
Un ami refuse un CDI d’une phrase et sort du récit. Un ex surgit pour révéler que leurs dix-huit mois de vie commune furent un enfer, puis disparaît à son tour. Plus tard, un CDI réapparaît miraculeusement devant l’assistante sociale, sans que l’on sache si Filip a menti, trouvé un emploi ou si la série a oublié sa propre scène.
Les situations ne révèlent plus les personnages : elles illustrent des idées déjà acquises. L’humour est plaqué, les scènes s’ouvrent, délivrent leur information et se referment avant d’avoir construit quoi que ce soit.
Un épisode entier prend ainsi la forme d’un vaudeville. L’assistante sociale, catholique et homophobe, débarque évidemment au pire moment : amant en caleçon, appartement en désordre, frigo vide, voisine alcoolique, amie maladroite. Après vingt minutes de mécanique, elle déclare : « Je ne confierai jamais un enfant à un homosexuel. »
Un épisode entier pour faire dire à un personnage sans épaisseur ce que le spectateur avait compris dès son apparition. Ce n’est pas du drame social. C’est du théâtre de boulevard avec un sujet grave posé dessus.
L’esquive érigée en méthode
Le vrai sujet de la série est la dérobade. Chaque fois que le récit devrait produire un conflit, une conséquence ou une décision, il se retire.
Première esquive : l’assistante sociale, devenue l’obstacle central, est écrasée par un camion-poubelle au moment où Filip court s’excuser auprès d’elle. Le personnage qui gênait le scénario est éliminé par accident de voirie. La série ne résout pas ses conflits : elle les écrase.
Deuxième esquive : Filip refuse d’ouvrir aux services sociaux. S’ensuivent voitures de police, pompiers, presse nationale, plateaux télévisés, accusation de kidnapping, barrages routiers, agression d’extrême droite et fuite par les balcons avec un nourrisson attaché au torse.
L’enfant finit le crâne fracassé sur le bitume.
Puis Filip se réveille.
C’était un rêve.
Le procédé narratif que Dallas a rendu infamant ressuscite en 2026 dans une production HBO primée. Ce n’est pas un choix formel, c’est un aveu. Ces images ont été écrites, tournées, montées et diffusées. La mort d’un enfant par la négligence d’un homme gay a été donnée à voir. Le rêve ne l’efface pas : il révèle jusqu’où la série était prête à aller, puis ce qu’elle a refusé d’assumer.
L’épisode suivant se transforme en remplissage balnéaire : kitesurf, hôtel, musique romantique. Comme si rien n’avait existé.
Troisième esquive : la question fondatrice — Filip obtiendra-t-il la garde de l’enfant ? — reste sans réponse.
Le tribunal du dernier épisode accumule les ficelles du soap : intervention surprise, père arrivé à la dernière minute, coupure de presse vieille de vingt-cinq ans soudainement exhumée, expertise psychologique programmée après l’audience.
Puis aucun verdict.
À la place : déclaration d’amour sur un trottoir, petit-déjeuner heureux, visite au cimetière, gros plan, générique.Ce n’est ni une ouverture courageuse ni un cliffhanger habile. C’est la troisième occurrence du même geste : écraser, annuler ou couper chaque fois qu’il faudrait trancher.
La mise en scène comme maquillage
La caméra suit le même effondrement.Sensible dans le premier épisode, elle devient un tic, disparaît pendant une partie de la saison, puis revient dans le final sous forme de tremblements permanents, de flous d’épaule, d’étalonnage bleuté et de musique continue, sommée de produire l’émotion que l’écriture ne construit plus.
Quand tout tremble, plus rien ne tremble. Quand la musique souligne tout, elle ne souligne plus rien.Le final ajoute une scène familiale qui accumule tous les lieux communs : grand-mère alcoolique, père tyrannique, mère malheureuse, sœur scarifiée, insulte homophobe, nappe arrachée, puis vanne dans la voiture pour désamorcer.Rien n’y est gagné. Tout y est asséné.
Une série hors-la-loi
Cette lâcheté narrative a une racine : la série ignore le réel qu’elle prétend traiter.Elle fait des obstacles juridiques à l’homoparentalité son sujet central, mais ne pose jamais clairement son propre cadre légal. Filip conserve sans bail l’appartement de sa sœur morte. Un nourrisson reste des semaines chez un tiers sans garde légale. Les services sociaux n’avancent jamais, leurs interventions étant respectivement supprimées par un camion-poubelle et annulées par un rêve.
Une grand-mère engage une procédure alors que son fils n’a jamais reconnu l’enfant. Une avocate déclare la situation désespérée sans expliquer sur quelle base. Une audience s’achève sans décision et l’expertise essentielle est repoussée à plus tard.
Pour une comédie, ces libertés seraient vénielles. Pour une série qui se présente comme un geste politique sur des droits réels, dans un pays réel, elles sont disqualifiantes.
Une fiction qui veut parler du droit doit savoir comment le droit fonctionne. Sinon elle se drape dans le réalisme sans en accepter une seule contrainte.
La faute politique
C’est ici que l’échec cesse d’être seulement artistique.
Sous prétexte de donner des défauts à Filip, la série accumule tous les repoussoirs utilisés contre les hommes gays : irresponsabilité, fête permanente, drogues, sexe compulsif, mort par overdose dans une partouze, instabilité, mépris de la loi, incapacité à s’occuper d’un enfant, jusqu’à la mort de cet enfant, même rêvée.
Prise isolément, chacune de ces faiblesses aurait pu nourrir un personnage complexe. Accumulées sans contrepoint, elles ne produisent pas de la complexité. Elles produisent une charge.
Une partie du public LGBT polonais rejette ainsi la série, tandis que certains commentateurs conservateurs y trouvent la confirmation de leurs propres préjugés. Une œuvre rejetée par ceux qu’elle voulait défendre et utilisée par ceux qu’elle voulait désarmer a raté quelque chose de plus grave qu’un scénario.
Le contexte rend cet échec plus lourd encore. Dans un pays où les droits des couples homosexuels restent contestés, il n’existe pas une multitude d’autres représentations populaires pour corriger celle-ci.
Pour de nombreux spectateurs, Proud sera peut-être la seule image d’un homme gay élevant un enfant qu’ils auront jamais vue. Et cette image conforte précisément ceux que la série prétendait combattre.
Les responsabilités
L’intention était probablement sincère, et l’acteur principal porte la série avec une conviction très supérieure à ce qu’on lui donne à jouer.Mais les bonnes intentions ne protègent de rien.
Les festivals ont primé la promesse du premier épisode. On aimerait savoir s’ils ont vu les sept autres.
Les scénaristes ont écrit ces images. Elles ont été relues, validées, financées. HBO les a diffusées dans le monde entier en présentant la série comme un événement.
Le spectateur mérite de savoir ce que cache l’affiche : non pas la série courageuse qu’on lui vend, mais un objet qui a trahi, une à une, toutes ses promesses.
Esthétiques, narratives, juridiques et politiques.
Par ailleurs on la demandé à l’acteur principal s’il comptait soutenir personnellement la communauté LGBT+ en participant à la Marche des Fiertés. Il a répondu que l’art — le cinéma, une série — est un espace sûr pour dire ce qu’on pense, sans s’exposer à des affrontements inutiles, et que c’était sa plus grande marque de solidarité ; qu’il préfère la discussion à l’invective. Autrement dit il esquive à son tour l’engagement qu’on attend de lui, préférant l’art comme espace confortable à toute prise de risque réelle.
Personne dans cette série n’assume ce qu’ils prétendait défendre.
Ce que cette série donne à voir n’est pas neutre. Un adolescent qui découvre son homosexualité, un parent qui découvre celle de son enfant, n’y trouveront aucune figure stable à laquelle se raccrocher : autour de Filip, il n’y a que dérive, addiction et instabilité, jamais un homme ou une femme ordinaire qui se lève le matin, travaille et vit sans drame. La série ne dit jamais explicitement “cache-toi, ne le montre pas” mais elle fournit, scène après scène, tous les arguments nécessaires pour qu’un proche inquiet le dise à sa place.