Pourquoi mon avis sur Que cela vous serve de leçon est si partagé
Mon regard sur cette série est profondément tiraillé. Il oscille entre une reconnaissance viscérale d’une vérité psychologique et une critique plus froide, nourrie par mon parcours et mes observations.
D’un côté, j’ai vécu le harcèlement scolaire. Un enfer quotidien, fait d’isolement, de honte et de détresse profonde. Sur ce point, la série ne triche pas : elle capte avec une justesse rare la souffrance des victimes, leur sentiment d’impuissance et la violence insidieuse des relations entre adolescents. Cette dimension me touche directement. La série remplit ici une fonction essentielle de visibilisation et de validation d’une douleur trop souvent minimisée.
Mais d’un autre côté, mon parcours d’étudiant en histoire et mes observations sur le terrain m’ont confronté à une tout autre réalité. J’ai vu des scènes de mépris de classe d’une brutalité sidérante de la part d’enseignants eux-mêmes : entendre dire d’un élève issu d’un milieu pauvre qu’« un jour de pluie allait enfin lui permettre de se laver » reste gravé dans ma mémoire. L’école n’est pas ce sanctuaire neutre et méritocratique que l’on nous vend. Elle peut être le théâtre d’une violence symbolique et sociale tout aussi destructrice.
C’est précisément là que le discours de la série me pose problème. En idéalisant la réussite scolaire comme voie quasi miraculeuse d’émancipation, elle propage le mythe de la méritocratie . Comme le rappelle Franck Lepage, les dés sont largement pipés. Le système scolaire reproduit massivement les inégalités sociales, tout en renvoyant l’échec à la seule responsabilité individuelle (« tu n’as pas assez travaillé »). Il occulte ainsi sa propre violence structurelle : ségrégation scolaire, inégalités de ressources, biais de classe chez certains enseignants, manque de capital culturel.
Cela dit, je reste lucide sur les deux faces de la pièce. Critiquer le mythe méritocratique ne signifie pas nier toute marge d’action individuelle. Même dans un système inégalitaire, certaines compétences, résiliences et rencontres peuvent faire la différence. Mais la série a tendance à transformer ces exceptions en règle, ce qui rend invisibles les déterminismes sociaux et culpabilise ceux qui n’y arrivent pas.
En définitive, je salue Que cela vous serve de leçon pour sa dénonciation nécessaire et souvent réussie du harcèlement scolaire. Elle a le mérite de mettre en lumière une souffrance réelle et trop longtemps tue. En revanche, je refuse d’adhérer à son récit simplificateur sur l’école salvatrice. On peut être profondément sensible à la détresse humaine qu’elle dépeint tout en gardant une lucidité critique sur les réalités sociales qu’elle occulte.
C’est ce tiraillement qui rend mon avis si partagé : la série dit une vérité importante, mais elle en tait une autre, tout aussi essentielle.