La polysémie du verbe espagnol est intéressante à explorer. Querer, c'est autant vouloir que désirer. Pour Miren qui trouve, suite au décès de sa mère, enfin le courage de mettre fin à une relation toxique avec son mari, il faut d'abord la volonté de se coltiner cette épreuve. Il faut à cette quinquagénaire de la détermination pour passer outre la peur que lui inspire cet homme, le rejet possible par ses fils, la difficulté à exposer sur la place publique les sévices sexuels qu'elle a subis, l'angoisse de la précarité économique. Elle est soutenue dans ce combat par une avocate féministe qui entend bien faire triompher la cause des femmes en général, au nom de toutes celles qui subissent en silence ce que la loi reconnaît désormais comme un viol conjugal.
Si Miren dit vrai, la violence sexuelle est ici patente : Inigo avait mis en place une routine, mot glaçant pour désigner le fonctionnement du couple. Tous les vendredis et samedis, quelles que soient l'humeur et la forme physique de madame, monsieur devait être contenté. En cas de règles, rapport oral ou anal. Et ce, pendant... trente ans. L'épisiotomie que dut subir Miren après la naissance de son premier fils ne changea rien à cette exigence. En cas de refus, nulle violence physique mais des cris, des coups de poing dans le mur et une pression psychologique. Résultat, Miren préférait céder. En simulant, comme beaucoup de femmes, pour que ça se termine plus vite et que son mari soit satisfait, donc gentil avec elle. Si Querer parle de désir, il s'agit donc bien de celui de monsieur. Celui de madame n'a jamais été évoqué.
La domination sexuelle s'accompagne souvent de son pendant économique : Miren n'avait comme ressource que l'argent que voulait bien lui consentir Inigo. 1 000 € sur les 9 000 mensuels que notre cadre engrangeait chaque mois, pour gérer les enfants et la maison, sujets dont ne se préoccupait pas Inigo. Un schéma patriarcal dans toute sa splendeur, malsain à souhait. Lorsque Miren s'installe dans l'appartement que lui a légué sa mère - l'autorisant ainsi à quitter Inigo -, il s'agit de travailler, ce qui, à 50 ans pour une femme, est un parcours du combattant. On voit Miren démarchant des magasins de meubles design, renonçant parfois à candidater à la simple vue du standing du magasin. Elle finira par atterrir dans un supermarché.
La série montre aussi comment Inigo joue sur la tendance à culpabiliser de Miren en tant que mère : dès que les choses tournent mal, il l'accuse devant ses enfants d'être une mauvaise mère. Un levier toujours efficace.
Alors que Miren, au début de l’épisode 1, fait ses bagages pour quitter à jamais le foyer familial, voilà que son mari débarque inopinément, son séjour à l'étranger ayant été annulé à cause d'inondations. Le rapport entre les deux époux est clairement établi par la scène : monsieur se pose dans un fauteuil et demande "ce qu'il y a à manger". Que veut-il ? Un steak bien sûr, selon la thèse qui établit un lien entre macho et viandard. Miren n'ose rien dire, elle laisse le morceau de bœuf sur la poêle et s'enfuit. Très réaliste. Alors qu'elle a atterri chez son fils aîné, Inigo ne tarde pas à débouler. Tout de tendre douceur, il viendra la supplier d'ouvrir la porte pour qu'ils parlent. Attitude classique des prédateurs qui manipulent ainsi leur proie en soufflant le chaud et le froid.
L'épisode 2 s'intitule Mentir puisque toute la question est de savoir si Miren dit la vérité. La scène où Inigo lit devant ses deux fils la plainte de leur mère est d'une belle cruauté. Alors que Ion lui demande d'arrêter cette éprouvante lecture, son père lui enjoint de lire lui-même. Traumatisant.
De façon très schématique, la plainte de Miren va amener les deux frères à choisir leur camp. Une injonction douloureuse.
Aitor, l'aîné, a suivi la voie de son père : cadre sup, sûr de lui, vivant dans un vaste appartement. Il s'est marié avec Paula, avec qui il a commis le jeune Iker. Aitor est volontiers irascible, tombant sur sa femme s'il... ne trouve pas le tire-bouchon. Il reproduit certains comportements de son père comme d'interdire à Paula de le contredire en public ou d'accélérer en voiture lorsqu'il est contrarié. Il va prendre le parti d’Inigo, dont il ne veut pas qu'il finisse en prison.
Ion a un tout autre parcours : à 24 ans, il vit en colocation, poursuit encore des études, s'est opposé aux desseins de son père. Puisqu'un macho est forcément homophobe, on colle au fils d'Inigo une orientation homosexuelle. Ou plutôt bisexuelle puisque la série s'ouvrait sur notre jeune homme lutinant sa petite amie. Pourquoi cette bisexualité ? Peut-être pour montrer, en ouverture, ce qu'est un coït entre deux personnes réellement consentantes ?... Quoiqu'il en soit, Ion va être amené à se ranger du côté de sa mère.
L'épisode 3, Juger, va montrer les dépositions de chacun des protagonistes. Inigo crie au mensonge pur et simple, il n'a jamais forcé son épouse. Miren tient bon dans ses allégations. Ion dépose en faveur de sa mère, quand Aitor défend son père. Chaque camp a ses faiblesses : les "je ne me souviens pas" des deux époux se répondent, quand Ion lâche à plusieurs reprises "je ne sais pas" face aux questions insidieuses de l'avocat d'Inigo. La déposition d'un vieil ami de Miren interroge : en racontant la violence d'Inigo à son encontre il accrédite certes la thèse de la plaignante mais cet effet positif semble annulé par l'obligation qu'il a d'avouer avoir été son amant. Etrange que l'avocate n'ait pas vu ce qui s’avère être pain bénit pour le défenseur d'Inigo. Celui-ci joue sur du velours : comment son client pouvait-il deviner qu'il violentait sa femme puisque celle-ci simulait le plaisir ? Comment expliquer que personne dans son entourage n'ait décelé cela en trente ans de vie commune ? Il exploite à fond la fameuse zone grise qui ne permet pas de parler formellement de viol.
Cet épisode, sans doute le meilleur des trois, est l'occasion de faire preuve d'une belle complexité dans le traitement du sujet. Inigo n'était peut-être pas totalement conscient du mal qu'il faisait à sa femme. C'était le fonctionnement égoïste d'un mâle de sa génération, convaincu que ramener l'argent à la maison lui donne certains droits : décider tout en matière argent, imposer ses désirs sexuels, ne pas tolérer la moindre rébellion. Quant à Miren, elle a sans doute cédé à un goût du confort, étant donné le niveau de vie du couple et était flattée d'accéder à un niveau social supérieur. Ensuite, on s'habitue à tout...
Comme souvent il y aura non-lieu, pour la raison classique de ce type de procès : faits insuffisamment caractérisés. Comme dans bon nombre de films de prétoire, le spectateur se dira, en cas de doute : qu'est-ce qui est le pire, ne pas rendre justice à une victime ou envoyer un innocent en prison ? Voilà pourquoi 90% des plaintes pour viol aboutissent à des non-lieux. Miren peut faire appel mais son avocate ne lui garantit pas du tout la victoire. Notre mère courage a-t-elle perdu, comme le suggère le titre de l'épisode 4 ? C'est là que Alauda Ruiz de Azua et ses coscénaristes se montre subtils. La série s'applique en effet à montrer les conséquences de la décision de Miren sur les membres de la famille.
Aitor, devenu insupportable, a été quitté par Paula qui, de son côté, a eu le tort de défendre le point de vue de Miren. Un jour, il va apprendre que son père a fait pression sur un écolier pour défendre Iker. Cet événement va déclencher chez Aitor une prise de conscience : oui, son père est capable de terroriser. Et si sa mère avait dit vrai ?... D'où sa sortie, qui jette un froid, au repas familial dans l'arrogante famille de son père où l'on tape joyeusement sur Miren.
Ion va entamer une relation stable avec un garçon. Il a accepté de son père, avec qui il est en conflit, les clefs de la villa familiale luxueuse dans le sud-ouest. Un seul lit à deux places, il faudra donc dormir dans l’ancien lit des parents.Tout se passe bien jusqu'aux préliminaires d'un coït que Ion vit mal : ce qu'a subi sa mère ressurgit à ce moment-là. Il quitte la maison en catastrophe, sa nervosité l'amenant à un accident de voiture, laissé hors champ. Une péripétie qui ne semblait pas indispensable, si ce n'est pour faire se réconcilier les deux frères ? C'est lors d'une visite d'Aitor à son frère à l'hôpital que leurs rapports vont en effet se réchauffer.
L'hôpital, ce sera aussi l'occasion de faire se confronter Miren et Inigo. Une fois de plus, monsieur supplie madame de renouer mais il se fait jeter, ce qui le met en fureur. Menaces, propos dégradants et même coups de poing dans le mur : de quoi convaincre le spectateur, si besoin était, que Miren avait bien dit vrai. C'est ce qui déclenchera le repentir d'Aitor - devenu tout à coup sympathique - dans la scène finale au jardin public, après l'anniversaire d'Iker. Une scène de peu d'intérêt, insérée uniquement pour aboutir à cette confession larmoyante.
Alors ? Miren a-t-elle vraiment perdu ? Ses deux fils sont de son côté. N'est-ce pas la plus importante des victoires ?
On le voit, le sujet délicat du viol conjugal est finement traité, comme le souligne Le Nouvel Obs dans son supplément télévision. On déplorera toutefois quelques lourdeurs et clichés.
Dans les dialogues. "Je sais que je ne suis pas votre meilleure option mais j'ai besoin de ce travail" lance Miren lors d’un entretien d'embauche. Le genre de réplique entendue cent fois dans cette situation. Dans sa famille bourgeoise qui a toujours snobé Miren, la soeur d'Inigo lance : "on pouvait s'y attendre, étant donné d'où elle vient". Pas finaud. "T'es en retard" lance Aitor à Paula qui lui ramène son fils, autre phrase cent fois entendue pour montrer la tension entre divorcés (il est vrai plutôt dans l'autre sens d'habitude).
Dans les situations. Le coup des homos qui s'embrassent à pleine bouche dans un bar gay est un poncif cinématographique. Peut-être pourrait-on suggérer, de temps en temps, que tous les homos n'ont pas une sexualité compulsive et démonstrative ?... La clope pour exprimer qu'on est nerveux est le moyen le plus paresseux de faire passer cette idée. C'est la marque d'un véritable auteur que de ne pas y recourir. Ici, Miren reprend la cigarette dès qu'elle quitte son mari.
Dans les accessoires et les costumes. La grosse montre au poignet d'Inigo et les grands verres à pied dans lesquels on verse du vin pour montrer le côté grand bourgeois, la coupe et les pulls de Ion pour exprimer sa marginalité, le mobilier ringard dans l'appartement de la mère de Miren : tout cela est très attendu. Comme l'inévitable placement de produit Apple dès qu'on ouvre un ordinateur (même si la marque à la pomme en côtoie d’autres ici). On fatigue de voir ça partout.
Dans le jeu des acteurs. Certaines répliques - au début surtout - sonnent faux, mais n'est-ce pas imputable au doublage puisque, misère, même les séries d'Arte sont à présent proposées en VF ? Restent quelques attitudes très clichées chez les acteurs : Nagora Aramburu (par ailleurs très bien) qui croise les bras pour allumer une clope ou Miguel Bernardeau (en Aitor) qui se frotte le nez pour montrer sa nervosité.
Rien de grave dans tout cela, mais une série de ce que je nomme des "marqueurs de banalité" qui noircissent un peu le tableau. Querer reste de qualité, mais moins singulière que la mini-série phénomène Adolescence à laquelle la compare le Nouvel Obs. Elle est aussi moins tire-larmes, et ça, c’est bien. Match nul.