Scavengers Reign
8.3
Scavengers Reign

Dessin animé (cartoons) HBO Max (2023)

A quoi ressemble un extraterrestre ? Voilà une question qui turlupine bon nombre de scientifiques et d'auteurs de SF depuis des décennies. Pourtant, le jour où nous découvrirons une forme de vie ailleurs que sur la Terre, il y a fort à parier que la rencontre sera moins spectaculaire que celle qu'Hollywood nous a promis, parasitant par la même occasion notre inconscient collectif. Pas de civilisation humanoïde, pas de cousin mammifère venu de lointaines étoiles, mais peut-être simplement une forme de vie végétale ou microbienne. Une altérité radicale. Décevant, pensez-vous ? Alors posez vous devant Scavengers Reign. En seulement 12 épisodes, la série parvient à matérialiser ce que pourrait être l'expérience de la rencontre avec un véritable monde peuplé d'aliens.


Bienvenue sur Vesta. A la suite du crash de leur vaisseau, plusieurs groupes de survivants tentent de rejoindre l'épave du Demeter dans l'espoir de quitter cette planète. Le récit tient presque de la robinsonnade spatiale. Pourtant, l'intrigue importe finalement moins que le voyage lui-même. Car Scavengers Reign est avant tout une expérience sensorielle mise en lumière par un travail de worldbuilding titanesque. Les dialogues sont rares, parfois réduits à l'essentiels. La série préfère observer, montrer, laisser le spectateur apprendre en même temps que ses rescapés. Il y a quelque chose de l'ordre du documentaire Discovery Channel dans sa mise en scène, comme si une caméra avait été déposée au cœur d'un écosystème inconnu afin de nous en faire parvenir quelques rares images et mécanismes.


On n'est pas loin du Syndrome de Stendhal devant cette profusion d'élégance. J'ai même dû raisonner ma consommation d'épisode à 2 ration par soir afin de prolonger l'effet d'apaisement que prodigue une telle série sur mon esprit. Mais là encore : impossible de trouver le sommeil à cause de toutes ces visions cousues à jamais sous mes paupières.


La grande force de la série réside bien évidement dans son bestiaire, dans cet écosystème renversant. On sent que les créateurs se sont amusés à observer la nature terrestre pour ensuite la déformer jusqu'au point de rupture. Ici, le végétal se confond avec l'animal. Une plante peut devenir prédateur. Un organisme minuscule peut contrôler une créature gigantesque. Chaque forme de vie paraît à la fois familière et profondément étrangère. Nous reconnaissons certains comportements, certaines silhouettes, mais quelques variations suffisent à faire vaciller nos certitudes.


Cette tension permanente entre fascination et répulsion irrigue toute la série. Certaines créatures sont magnifiques, presque de l'ordre de la féerie. D'autres provoquent un malaise immédiat. Et quelques-unes les deux à la fois. Devant pareille beauté, on pense à un Ghibli sous champi, parfois même aux cauchemars biomécaniques de Giger et son Xénomorphe. L'organique de la planète s'entremêlent continuellement à l'artificiel importé par nos survivants.


Sur Vesta, tout semble connecté. Rien n'existe seul ou pour lui-même. Chaque organisme participe à un vaste système d'interactions que nous ne percevons que par fragment. Une créature nourrit une autre qui elle-même permet l'existence d'une troisième. La faune et la flore coopèrent selon des mécanismes qui nous échappent mais dont l'harmonie apparaît évidente lorsqu'elle est imprimée sur l'image. Devant toute cette confondante étrangeté, notre ignorance devient alors une pure source d'émerveillement. Paradoxalement, plus nous comprenons que nous ne comprenons pas, plus la planète gagne en profondeur. Nous nous laissons happer et dériver sur ces terres, sans carte ni boussole. Les auteurs nous font confiance pour raccrocher les wagons ou nous faire notre propre map mental, un peu à l'instar d'un jeu Souls.


Discrètement, je pointerai la dimension presque lovecraftienne qu'entretient Scavengers Reign tout au fil de son périple. Non pas tant parce qu'elle cherche à nous effrayer, mais parce qu'elle nous rappelle constamment notre insignifiance. Les survivants ne sont pas les héros de cette planète. Ils ne sont qu'un élément étranger ayant brutalement fait irruption dans un système qui fonctionnait parfaitement sans eux. Les créatures de Vesta ne les haïssent pas. Elles les ignorent, tout simplement (quand elle ne cherche pas à les becqueter). Cette indifférence du vivant, cette remise en perspective de notre petitesse, produit une forme de vertige cosmique étrangement apaisant. L'humain cesse d'être le centre de son monde. Il redevient un simple morceau de chair confronté à un monde vaste dont il ne maîtrise ni les règles ni le sens.


Dans cette perspective, le véritable protagoniste n'est autre que Vesta elle-même, bien au-delà de l'équipage avec qui l'on chemine. De fait, chaque épisode semble conçu pour nous faire contempler ses paysages, ses architectures naturelles, ses cycles biologiques. L'influence de Moebius et son cycle du Monde d'Edena est évidente dans ces ces décors aux formes souples et organiques, aux teintes chaudes et bigarrées. Un petit paradis pour les mirettes. Un joli hommage. Tout comme dans l'Arzach du même auteur : l'environnement domine constamment les personnages. La réalisation prend son temps. Elle laisse respirer ses plans. Elle invite à la contemplation. À certains moments, il me semblait même avoir l'impression de regarder une planète rêver.


Au milieu de cette fresque se détache une figure fascinante qui cristallise probablement le thème même de l'œuvre : Levi. Simple robot assistant au départ, Levi est progressivement transformé par des organismes végétaux qui se greffent à ses circuits. Ces végétaux finissent par devenir eux-mêmes des composants électriques. Peu à peu, quelque chose change. Levi développe une nouvelle sensibilité, une conscience élargie. Il ne se contente plus de calculer : il ressent. Et lorsque son corps est détruit, la planète lui en fournit un autre. Un corps qui n'est plus vraiment mécanique ni totalement organique. Une créature hybride. Un être situé quelque part entre la technologie et le vivant. Un phénix de lierre et de métal qui démontre que, sur Vesta, les frontières que nous avons établit sur Terre entre les choses sont peut-être moins solides que nous le croyons.


Scavengers Reign remet en question notre place au sein du vivant. Elle nous détache de notre vision anthropocentrée. Parce qu'ici, tout est lié. Chaque organisme participe à un équilibre plus vaste que lui. Tout ce qui meurt nourrit autre chose. Tout ce qui s'effondre finit par être réabsorbé puis retransformé. La vie trouve toujours un chemin.


Comme le dit si bien le vidéaste Forge-Mondes : En inventant un ailleurs, Scavengers Reign nous pousse finalement à réfléchir à notre propre ici. À regarder différemment ce que nous avons cessé de voir parce que cela nous semblait trop familier, trop acquis. L'animation devient dès lors un outil précieux : elle magnifie le banal, redonne du mystère au vivant et nous aide à retrouver notre regard d'enfant sur le monde.


Et c'est peut-être pour cette raison qu'une idée me revient sans cesse depuis le générique final : je veux une adaptation de La Horde du Contrevent avec ces graphismes !!! Parce que comme chez Damasio, l'exploration à un goût d'expérience aussi physique que philosophique. On avance sans tout comprendre, mais avec la certitude que quelque chose d'immense se déploie devant nous. Et parfois, c'est précisément dans cet émerveillement face à l'inconnu que la science-fiction touche le plus juste.

OuaZz
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le 18 juin 2026

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