Le binge-watching je pensais ça révolu pour les presque quarantenaires comme moi, je veux dire ceux un peu victimes de bougeotte, du genre qui lèvent le nez de l'écran pour faire des trucs dès que pointe l'intuition de la futilité de leur existence, ou bien pour soulager leurs douleurs articulaires... mais ça revient comme le vélo, en fait, et pour moi c'était un dimanche.
La raison de ce binge-watching retrouvé ? Parce que série produite par Shyamalan, peut-être, pour qui j'ai de l'affection, même s'il se plante une fois sur deux et ces derniers temps plutôt deux fois qu'une. De là donc à regarder les dix premiers épisodes dans la journée, c'est-à-dire l'intégralité de la première saison, quitte même à me faire un peu violence lors de l'épisde 8 où je fus mécontent du caractère trop complaisant dans l'horreur : faut croire que je suis face aux œuvres de Shyamalan toujours dans l'attente du twist, ou du moins du changement de perspective, disons du surgissement d'un angle inattendu pour mieux comprendre l'intérêt de ce que je regarde, et qui jusqu'à ce renversement potentiellement me déplaisait, ou du moins me laissait froid. Autrement dit j'ai de l'affection mais cela ne m'empêche pas de porter un jugement intransigeant, a posteriori forcément, lorsqu'il échoue à sublimer le tout, ne serait-ce qu'in extremis à la manière de *Split*.
Dimanche dernier donc. Lendemain de barbecue mais surtout jour de repos bien mérité, dixit la Bible, même si personnellement j'avais pas foutu grand-chose les jours d'avant. Référence à la Bible opportune, merci moi, car l'horreur est saupoudrée ici de références au christianisme, avec parcimonie comme on éparpille des confettis sur un gâteau, ni plus ni moins, pour donner juste ce qu'il faut de vague contexte liturgique à une magie obscure qui n'en paraît que d'autant plus déviante, aussi suggérée soit-elle (au moins dans la première saison).
Réference au gâteau opportune elle aussi, car le mari pratique la cuisine moléculaire à domicile (pour des clients au téléphone qui ont probablement beaucoup d'argent à perdre) : de la glace de crème de vrai homard sous son coulis de chocolat, aux grillons frits fourrés d'un genre de sucre amélioré obtenu par réduction du katemfe (à la seringue direct dans l'abdomen vidé par rétractation des entrailles suite à la friture), en passant par des choux à la crème dont le chef a confectionné le glaçage à partir du placenta de sa femme (qu'il avait conservé au frigo au cas où, pas tant par superstition, je suppose, que par curiosité culinaire).
Référence au placenta opportune car sa femme (Lauren Ambrose, l'actrice de la sœur dans Six Feet Under, qui crève l'écran encore une fois, ici en psychotique obstinée) est dans l'incapacité d'accepter la mort récente de leur nouveau-né, si bien que ses proches ont eu l'idée géniale de lui offrir une poupée synthétique reborn ultra-réaliste dont elle s'occupe depuis comme si de ne rien n'était, allant jusqu'à engager une nounou : la fameuse *Servant*, au grand désarroi du mari qui trouve que tout ça va quand même trop loin.
(Poupées reborn hyperréalistes qui existent vraiment, vendues entre 500 € pour celles en vinyle et 5000 € pour celles en silicone, avec certificat de naissance et trousseau de départ à base de couches, de vêtements, de tétines... les cheveux sont en fibre de chèvre angora... utilisées comme dans la série pour gérer le deuil périnatal - sauf que les parents sont censés j'imagine rester conscients que ce n'est qu'une poupée - mais aussi pour accompagner les personnes atteintes d'Alzheimer, on parle alors de "pouponthérapie", ainsi que pour la simple collection, voire enfin pour des jeux de rôle entre adultes qui vont jusqu'à se considérer comme des "parents reborn"... pratiques qui connaissent semble-t-il un engouement inédit au Québec depuis la pandémie, d'après l'article que j'ai lu à ce sujet sur lapresse.ca)
Référence à la nounou opportune bien entendu car c'est quand même à elle que renvoie le titre, *Servant*, en lettres rouges et pointues dans le générique, laissant supposer que la nounou serait peut-être in fine la servante de forces plus obscures (c'est là que le nom de Shyamalan me tient en haleine en me faisant miroiter l'éventualité d'être pris au dépourvu) : elle est en tout cas louche aux yeux du mari, d'autant qu'elle joue à fond le jeu du poupon tout en mettant des croix de paille un peu partout dans la maison, version cruciforme du Projet Blair Witch. Jusqu'à ce que le miracle se produise, à la fin du premier épisode, qui lancera le plot de la série : un bébé en chair et en os (ré?)apparaît dans le berceau, qui ressemble par ailleurs beaucoup au bébé mort récemment, et se verra donc attribuer le même nom, Jericho.
Référence aux choux à la crème glaçage placenta opportune elle aussi, pour capter un peu l'ambiance de la la série : en effet, si pour la femme rien ne change, car le miracle au contraire vient confirmer sa psychose, le mari en ce qui le concerne voit bien le problème de cette sorte de résurrection/immaculée conception/échange de bébé/kidnapping. Prêt à n'importe quoi cependant lorsque'il s'agit de protéger à court ou moyen terme la santé mentale de sa femme (la poupée reborn qui l'encourage dans sa psychose déjà c'était costaud), il élaborera des stratagèmes aux côtés de son beau-frère (Rupert Grint) pour essayer de rendre tout ça presque normal. D'où la symbolique des choux à la crème : autant sa femme refoule la mort, autant lui c'est son métier de lui redonner une beauté éphémère, à grand renfort de recettes élaborées, de techniques novatrices, de gestes précis, de dressages innovants et d'abnégation, jusqu'à péremption bien entendu (idée de lutte vaine contre la mort illustrée par le fait qu'il cuisine surtout du poisson, le truc vite pas frais par excellence). Il acceptera donc rapidement ce miracle douteux - ce qui revient à reculer pour mieux sauter, on est d'accord - et même ça semble le faire un peu disjoncter lui aussi, au point de servir les fameux choux à la crème en pièce montée au baptême du (nouveau) nouveau-né, comme symbole ambivalent de consommation à la fois des deuils post-partum et post-mortem. Et les convives bien entendu de s'extasier sur le goût des choux et d'en demander l'ingrédient secret, sans que le chef ne le leur révèle au risque au mieux de les écœurer. Au pire de se voir coller un procès.
La série a ainsi cet intérêt et/ou défaut que, mis à part les quelques flics qui passent de temps en temps et qui à la limite sont juste incompétents, aucun des personnages ne semble équilibré mentalement, ou du moins "pardonnable". Tous commettent des actes que même le contexte ne permet pas de justifier. Que ce soit par culpabilité, par désir de protéger l'être aimé, par déni d'une réalité trop atroce, généralement par un peu de tout ça... à la limite la nounou a-t-elle la circonstance atténuante d'avoir grandi dans une secte, et d'être peut-être aux prises de forces qui nous dépassent.
Shyamalan reste sobre dans la réalisation, d'ailleurs il réalise pas beaucoup, deux ou trois épisodes par saison.
(Certains sont réalisés par sa fille, d'autres par des gens qui me sont inconnus, sauf un épisode par Julia Ducournau ! Rien à voir avec Julia et au risque de réinventer l'eau chaude : au-delà du népotisme, la notoriété c'est grave l'occasion de produire des séries pour agrémenter le CV des potes un peu en galères. On met son nom sur la miniature Apple TV et puis on confie un épisode à Gérard, un épisode a Patrick, un épisode à Gisèle, histoire de gonfler un peu les pages Wikipédia... ce qui après vérification s'appelle aussi du népotisme, en fait, au temps pour moi... et puis de toute façon j'ai pas trouvé de pote à Shyamalan qui s'appelle Gérard)
Niveau réalisation je disais, on est sur du huis clos d'horreur avec les effets classiques, genre la caméra qui se promène le long des couloirs, ou qui tourne au centre de la pièce sur un point fixe, en filmant parfois des espaces vides, des trucs comme ça, c'est efficace, c'est géométrique et ça fait peur, surtout quand la caméra se balade toute seule dans la maison en mode *Evil dead* (toute proportion gardée). En ce qui concerne les événements à l'extérieur, on les suit via les supports multimédias au sein de la maison, tablettes, téléphones, et surtout à travers l'écran géant ultra-connecté du salon. Procédé d'autant plus plausible que la femme est journaliste et qu'elle utilise cet écran comme outil de travail. L'occasion de scènes en extérieur qui évoquent le found footage, sous notre regard attentif ainsi que celui des personnages restés dans le salon à manger plus ou moins anxieusement des margaritas moléculaires.
J'étais mal le lendemain, physiquement, je sais pas pourquoi j'ai regardé autant d'épisodes d'un coup, au point de me coucher si tard, moi qui tiens tellement à mes huit heures de dodo : parce que j'aime bien les histoires de bébés éventuellement maléfiques (le générique laisse clairement planer le doute) ? Parce que les deux membres du couple sont des détraqués géniaux dans une boîte cranienne de velours, la femme partagée entre refoulement terrible et détermination dangereuse, et le mari en cuisinier expérimental prêt à toutes les compromissions pour arrondir les angles (dont le métier par ailleurs intrigant et très visuel contribue je trouve à cultiver l'assiduité du spectateur) ? Pour le personnage incarné par l'excellent Rupert Grint (Ron Weasley), frère protecteur qui bosse dans la finance à un poste qui implique d'avoir une voiture qui se gare toute seule pour qu'il puisse passer ses appels urgents et envoyer des textos, ultra impliqué pour régler les problèmes de sa sœur mais toujours avec cet empressement des cyniques habitués à l'efficacité des plans sociaux vite faits bien faits ? Pour rentabiliser au plus vite mon abonnement Apple TV avant de résilier comme un voleur qui a quand même payé ? Un peu de tout ça c'est sûr, mais probable aussi que je me jette aveuglément dans les bras de Shyamalan : comme un doudou, doudou très malsain en l'occurrence (l'épisode 8, putain, je lui en ai voulu), mais doudou quand même. Au sens du doudou selon Bégaudeau, qui prend pour exemple le PS qui ferait office de doudou aux gens qui se sont laissés glisser à droite sans s'en rendre compte et qui cherchent à se convaincre de toujours voter à gauche. À la différence près que mon doudou à moi tient quand même pour l'instant certaines promesses (actuellement rendu à la saison 2, qui au lieu de tirer sur le fil ouvre plutôt des perspectives, pas toutes franchement cohérentes j'avoue - à moins de faire preuve d'un recul critique frôlant l'indulgence - tout en alimentant la compréhension de la saison précédente, ce qui est déjà pas mal).
Édit rapide, je viens de terminer la quatrième saison, donc encore plus de spoilers que d'habitude :
Hitchcock disait qu'il valait mieux partir du cliché que d'y arriver, et je réalise que Shyamalan (qui n'est ici que producteur exécutif et parfois réalisateur mais laissez-moi le luxe de l'amalgame) est très fort lorsqu'il fait justement l'inverse. Lorsqu'il par d'une situation en apparence trouble et complexe et que petit à petit, ou soudainement, l'intrigue se resserre sur le cliché. C'est le cas dans cette série pour moi, comme c'était le cas dans Incassable, ou dans Split qui par l'apparition du Bruce Willis d'Incassable fait in extremis plonger le thriller horrifico-psychologique en film de super-héros. Avec un discours implicite alors que certains clichés de notre mythologie moderne sont en réalité des archétypes complexes que l'on a laissé se simplifier avec le temps par routine et/ou négligence. J'ajouterai à cela que les quatre génériques successifs de Servant, respectivement un par saison, laisse penser que les quatre saisons ont été écrites selon une cohérence anticipée et non en cherchant une intrigue qui fait le job d'une saison sur l'autre. Chaque générique présentant la nounou comme s'ouvrant chaque fois davantage sur le monde, ce qui se révèle un des enjeux principaux de la série d'un point de vue dramatique et horrifique : on suit la reconstruction d'un personnage qui part de loin et trop puissant pour que ses colères légitimes ne soient pas dangereuses, pour aboutir à l'archétype de Lucifer et du pacte faustien. Sans négliger pour autant la complexité notamment autour des divers personnages tous plus ou moins brisés mais qui lorsqu'ils lèvent leurs angles morts parviennent à retrouver de l'empathie les uns pour les autres.